Aujourd’hui je suis dans une petite phase de nostalgie. Je repense à mes années d’université et à certaines histoires qui me reviennent et me font sourire. Et je me dis que ça peut peut-être servir de petite leçon à quelqu’un. Quand j’étais étudiante, je travaillais dans une bijouterie pour gagner un peu d’argent. Un jour j’ai eu un accident au travail. J’ai glissé sur un escalier roulant et je me suis violemment cogné le genou contre la ferraille. Après cet épisode, j’ai dû aller voir un médecin et avec le temps nous avons développé une très bonne relation. Un jour il m’appelle et il me dit à peu près ceci : « Farida, j’ai une patiente qui vient d’un pays d’Afrique francophone. Elle a du mal à s’exprimer et j’ai du mal à comprendre ce qui lui arrive. Est-ce que tu pourrais venir traduire pour son prochain rendez-vous ? On te paiera pour ton temps.» J’ai accepté tout de suite. Honnêtement, même sans paiement je serais venue. Pour moi c’était juste rendre service. Je viens au rendez-vous quelques jours après. La consultation dure à peine quinze minutes. À la fin, la réception me tend un chèque. Je regarde le montant… et là je reste un peu surprise. Pour un quart d’heure de conversation, j’avais gagné plus de quatre fois ce que je gagnais à l’heure dans mon travail étudiant. Je regarde le médecin et je lui dis presque gênée : « Mais ça c’est beaucoup trop d’argent. » Il me répond tranquillement :« Non, Farida, ça c’est rien. Les interprètes en langage des signes gagnent encore beaucoup plus. »À ce moment précis, une petite ampoule s’est allumée dans ma tête. Je suis rentrée chez moi et j’ai immédiatement commencé à chercher des formations en langage des signes sur internet. Je tombe sur plusieurs programmes: le plus moins cher était à $3000 dollars. Là j’ai fermé l’ordinateur très calmement parce que trois mille dollars, pour une étudiante, c’est un chiffre qui donne le vertige.Mais je me suis dit : attends un peu. Mon université offre des centaines de cours. Peut-être qu’il y a quelque chose là-dedans.Je cherche dans le catalogue et effectivement je tombe sur deux cours : American Sign Language, niveau débutant et intermédiaire. On pouvait même les prendre comme matières facultatives. Je me suis dit parfait. Prochain semestre, je m’inscris.Le semestre suivant arrive. Je commence les cours avec enthousiasme.Et puis la vie décide de jouer un petit tour. J’ai eu un accident de voiture assez grave. Des problèmes neurologiques. Mon épaule droite était tellement abîmée et des nerfs si endommagés que je ne pouvais rien faire de mon bras droit. Tenir un stylo était devenu une épreuve. J’ai perdu tout un semestre. Quand je suis revenue à l’université, j’étais officiellement enregistrée comme étudiante avec handicap. L’université m’a aménagé les choses. Dans chaque cours, un étudiant était payé pour prendre des notes pour moi. Et là j’ai trouvé l’ironie assez amusante. Quelques mois plus tôt j’avais commencé un cours pour apprendre à communiquer avec des personnes handicapées. Et me voilà moi-même, soudainement, de l’autre côté de la table. La vie a parfois un sens de l’humour assez particulier. Je n’ai malheureusement jamais continué le langage des signes. Après l’université j’ai quitté le campus et la vie professionnelle a commencé. Mais cette histoire m’est souvent restée en tête.Elle me rappelle une chose que mon père m’avait dite quand j’étais plus jeune. À l’école, il y avait une matière facultative que je détestais profondément : la couture. Je n’y faisais aucun effort. Je traînais les pieds comme si on me demandait de déplacer une montagne. Revenir avec des onze des dix ( juste ce qu’il faut pour ne pas mourir) comme le disait mon père était pour lui une catastrophe dans une matière supposée être ludique. Un jour mon père me demande pourquoi je néglige cette matière. Je lui réponds très sérieusement : « Parce que je ne compte pas devenir couturière. Donc à quoi ça me sert de me piquet les doits pour apprendre les ourlets et les points de chaînette ? Il m’a regardée et il m’a dit quelque chose que je n’ai jamais oublié.Il m’a dit qu’aucun apprentissage n’est perdu. Même quand on ne fait pas carrière dans un domaine, ce que l’on apprend nourrit notre esprit. Les connaissances voyagent dans notre cerveau et renforcent d’autres capacités et donc aucun savoir n’est inutile. Aujourd’hui je pense souvent à cela. Nous avons accès à une quantité incroyable de savoir. Internet peut être une distraction sans fin, mais il peut aussi être une immense école ouverte jour et nuit. Quinze minutes par jour suffisent pour apprendre quelque chose de nouveau. Pas forcément pour devenir riche ou pour changer de métier. Juste pour élargir son esprit. Apprenez des choses étranges pour votre profil. Surprenez-vous vous-même. Si vous êtes ingénieur, prenez un cours de botanique. Si vous êtes juriste, apprenez la photographie. Si vous êtes économiste, essayez la menuiserie etc…
On ne perd jamais du temps à apprendre. Au pire, vous aurez une histoire amusante à raconter un jour. Et parfois, c’est déjà beaucoup.
Farida Bemba Nabourema Citoyenne Africaine Désabusée!

