L’histoire bégaie en Afrique du Sud, et le refrain devient insoutenable. Au cours des derniers mois, de Johannesburg à Durban, une nouvelle vague d’attaques xénophobes orchestrée par des mouvements citoyens radicalisés comme March and March ou des franges d’Operation Dudula a remis le feu aux poudres. Expulsions forcées, commerces pillés, lynchages à coups de fouets et de barres de fer : sous couvert de lutte contre « l’immigration illégale », le migrant noir , qu’il soit réfugié politique, commerçant légal ou travailleur précaire , est redevenu la cible privilégiée.
​Face à ce drame récurrent, qui a poussé le Nigeria et le Ghana à envisager des évacuations d’urgence, il est temps de poser un diagnostic lucide. Ce qui se joue dans les townships sud-africains n’est pas une simple crise migratoire. C’est le symptôme aigu d’une faillite démocratique et socio-économique interne, instrumentalisée à des fins politiques à l’approche des élections locales.

​1. Le miroir déformant d’une économie en panne

​Le premier carburant de cette haine ordinaire est structurel. Plus de trente ans après la fin de l’apartheid, la « Nation Arc-en-ciel » reste l’une des sociétés les plus inégalitaires au monde. Avec un taux de chômage officiel qui frôle les 32 % et culmine à des hauteurs abyssales chez les jeunes, la promesse de prospérité partagée portée par l’ANC (Congrès National Africain) s’est évaporée.
​Dans ce contexte de précarité extrême, le migrant africain devient le parfait coupable idéal. On l’accuse d’« envahir » le pays, de saturer les services publics de santé défaillants, et de « voler » des emplois qui, en réalité, relèvent souvent du secteur informel de survie. C’est un grand classique de la misère : lorsque l’État échoue à fournir du travail, du logement et de la sécurité, la colère populaire ne remonte pas vers les élites corrompues ; elle se déverse horizontalement sur plus pauvre que soi.

2. Le cynisme de l’opportunisme politique

​Si la base de la xénophobie est nourrie par la détresse économique, son sommet est cyniquement piloté. Autrefois cantonnée à des explosions spontanées (comme les tragiques émeutes de 2008, 2015 ou 2019), la rhétorique anti-migrants s’est désormais institutionnalisée.
​Des partis politiques populistes ou ultra-nationalistes ont compris qu’agiter le chiffon rouge de la préférence nationale était le moyen le plus rapide de capter un électorat désabusé. En criminalisant les étrangers et en les qualifiant de menaces pour la souveraineté nationale, ces leaders s’achètent une popularité à bon compte tout en détournant le regard de leurs propres bilans catastrophiques en matière de gouvernance.

3. L’amnésie historique et le déni de Pretoria

​Le paradoxe sud-africain est d’une cruauté sans nom. Comment le pays de Nelson Mandela, dont la libération du joug de l’apartheid doit tant à la solidarité des États du continent (les « États de la ligne de front » comme la Zambie, la Tanzanie ou le Zimbabwe qui ont abrité, financé et armé l’ANC en exil), peut-il aujourd’hui traquer les enfants de ses anciens protecteurs ?
​Cette amnésie collective est doublée d’un déni gouvernemental persistant. Certes, le président Cyril Ramaphosa et ses ministres multiplient les condamnations de façade, rappelant que la xénophobie « n’a pas sa place » en Afrique du Sud. Mais dans les faits, l’impunité reste la règle. Les groupes de vigiles autoproclamés opèrent souvent sous l’œil passif, voire complice, des forces de l’ordre. De plus, la loi de 2023 sur la répression des crimes de haine et des discours de haine reste largement inopérante sur le terrain, faute de décrets d’application stricts.

​L’alerte d’un sage : Lors des commémorations de la Journée de l’Afrique, l’ancien président Thabo Mbeki a rappelé une vérité fondamentale : « Les difficultés économiques et le chômage ne doivent pas servir de boucs émissaires pour s’en prendre aux migrants. Cette rhétorique menace nos valeurs constitutionnelles et l’unité africaine. »

​Le coût de l’isolement continental

​L’Afrique du Sud joue un jeu dangereux. En laissant s’installer un climat de terreur pour les ressortissants africains, elle entache durablement son leadership moral et diplomatique sur le continent. Le boycott symbolique des célébrations africaines par plusieurs ambassadeurs est un signal d’alarme qui ne trompe pas. À l’heure où l’Afrique tente de s’unir à travers la Zone de libre-échange continentale (Zlecaf), Pretoria ne peut pas prétendre être le moteur économique de l’Afrique tout en acceptant que le sang africain coule sur son sol. C’est ici aussi le lieu d’interpeller les chantres du  » panafricanisme  » à poser un débat sérieux autour de ce sujet qui touche d’ailleurs le cœur de l’unité africaine…

​Pour éteindre l’incendie, le gouvernement sud-africain doit cesser de traiter la xénophobie comme un simple problème d’« immigration clandestine ». Il doit :

​Mettre fin à l’impunité en arrêtant et en jugeant sévèrement les leaders des milices xénophobes.

​Responsabiliser la classe politique pour bannir les discours de haine des campagnes électorales.
​S’attaquer aux racines de la crise en réformant son modèle économique pour offrir de vraies perspectives à sa jeunesse.

​Tant que le pouvoir sud-africain préférera la politique du bouc émissaire à celle de la justice sociale, la Nation Arc-en-ciel continuera de perdre ses couleurs, sous le regard affligé d’un continent qui l’a tant aimée et soutenue.

Dieudonné SEWONOU, Journaliste Consultant

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