Enseignant-chercheur à l’Université de Lomé, Spécialiste de Littérature africaine, Expert en Gouvernance de l’État et Management des Crises et Président National du Mouvement Togolais pour la Restauration (MTR), Dr Wonouvo Kossi Gnagnon a dans cette tribune abordé le texte du Professeur Adama Mawulé Kpodar avec une hargne intellectuelle nourrie d’endurance et de patience.
Bonne lecture !
Note préliminaire
Depuis la publication de ma tribune consacrée à l’article de Christian Eninam Trimua sur le césarisme dans le régime parlementaire togolais, plusieurs lecteurs, collègues et amis m’ont suggéré de poursuivre l’exercice en portant le même regard critique sur les textes doctrinaux qui se proposent de défendre la Ve République togolaise. Parmi eux, l’article du professeur Adama Mawulé Kpodar intitulé « Les originalités insoupçonnées de la Ve République togolaise » (Afrilex, février 2026, 22 p.) mérite une attention particulière. L’auteur affirme soutenir ce qu’il s’emploie, involontairement ou non, à critiquer subrepticement.
En réalité, cet article ne se laisse pas appréhender par un lecteur pressé. Il exige un lecteur initié, presque un nouvel Œdipe, capable de déchiffrer les énigmes de l’argumentation juridique, ou un Hermès moderne, attentif aux glissements du langage, aux silences du texte et aux significations qui affleurent derrière la démonstration doctrinale.
Et, c’est précisément cette lecture herméneutique, attentive aux écarts entre l’intention affichée et les effets réels du discours, qui m’a conduit à identifier une posture récurrente adoptée par Kpodar. Pour la désigner, je propose d’introduire un terme nouveau dans le lexique de l’analyse politique togolaise : le nicodémisme.
Emprunté à la figure évangélique de Nicodème — ce pharisien instruit qui, selon l’Évangile de Jean (3, 1-21), vint trouver Jésus de nuit, animé d’une quête sincère de vérité mais retenu par la prudence de sa condition —, le nicodémisme désigne, dans son acception politique et intellectuelle, l’attitude de celui qui soutient une cause ou un pouvoir tout en laissant affleurer, sous les apparences de la neutralité savante, des réserves qui en révèlent les limites. Le nicodémiste n’est pas un opposant dissimulé ; il est un partisan embarrassé, un défenseur dont les concessions finissent par ébranler la démonstration qu’il entendait consolider. Son étude relève incontestablement de l’apologie du nouveau régime constitutionnel togolais. Pourtant, à mesure que son argumentation se déploie, elle laisse émerger des observations, des nuances et des comparaisons qui introduisent une critique discrète, souvent involontaire, de la Constitution de la Ve République.
À la manière de Nicodème, Kpodar défend le régime tout en laissant entrevoir, parfois malgré lui, les fragilités de l’édifice qu’il s’efforce de légitimer.
J’avoue avoir abordé son texte avec une véritable hargne intellectuelle, nourrie d’endurance et de patience. Sa densité conceptuelle, sa technicité juridique et la rigueur de son architecture argumentative imposaient une lecture lente et exigeante. Mais très vite, mon regard de critique littéraire m’a empêché de le lire comme une simple démonstration juridique. J’y ai cherché les choix d’écriture, les stratégies argumentatives, les non-dits, les hésitations et ces moments où le texte semble révéler, malgré lui, davantage que ce que l’auteur entendait dire.
Mon ambition n’est pas ici d’entrer dans une controverse doctrinale, mais d’interroger le discours lui-même. Car un texte juridique, comme toute œuvre de langage, construit un sens autonomique qui dépasse parfois les intentions de son auteur. C’est pourquoi je le soumets ici aux outils de la stylistique, de l’herméneutique, de l’analyse du discours, de la rhétorique, et au prisme à certaines références mythologiques.
Introduction
« Les originalités insoupçonnées de la Ve République togolaise » est précisément un article qui surprend à la lecture attentive et pose une question singulière, presque provocatrice : quelle est, au fond, la véritable posture intellectuelle et politique de son auteur, Adama Mawulé Kpodar face au récent changement constitutionnel au Togo ? Car derrière la rigueur de l’argumentation juridique, derrière la loyauté affichée envers les choix du constituant, derrière la célébration du bicéphalisme contrasté et du dualisme inversé, quelque chose résiste, s’accroche, et finit par parler malgré l’auteur.
Ce quelque chose, c’est la vérité des mécanismes institutionnels, qui ne se laisse pas indéfiniment contenir dans le corset des qualifications favorables. C’est la logique interne du régime décrit, qui produit ses propres effets indépendamment de l’intention de celui qui les décrit. C’est, enfin, la force des mots choisis pour la description ; ces mots qui, comme nous le verrons, disent souvent plus que ce que l’auteur entendait leur faire dire.
Avant d’avancer, rappelons rapidement le cadre. La Constitution du 6 mai 2024, adoptée sans assemblée constituante ni référendum populaire, a institué au Togo une Ve République fondée sur un régime parlementaire dans lequel le Président du Conseil des ministres concentre l’essentiel des pouvoirs exécutifs, dispose d’une maîtrise quasi absolue de la majorité parlementaire, contrôle une part significative du Sénat par voie de nomination, et bénéficie d’un droit de dissolution discrétionnaire de l’Assemblée nationale.
Face à ce texte constitutionnel, Kpodar s’emploie à démontrer que ce régime est non seulement légitime, mais original, novateur, voire modélisant. Mais, le constat qui nous intéresse est que l’article de Kpodar, qui s’appréhende à plusieurs titres dans une veine apologétique, officiellement vient défendre le pouvoir de jour, mais ses arguments, examinés à la lumière de l’analyse, révèlent des concessions constitutives révélatrices d’une certaine survivance aléthique.
Ce que j’entreprends ici dans cette présente tribune, c’est de postuler que les textes juridiques, comme les textes littéraires, produisent des significations qui excèdent l’intention consciente de leurs auteurs. Dans cette perspective, le sens ne réside pas uniquement dans ce qui est explicitement affirmé, mais également dans les hésitations de l’énonciation, dans les concessions rhétoriques, dans les comparaisons choisies, dans les métaphores mobilisées et jusque dans les silences du texte. En m’appuyant sur les travaux de Roland Barthes, de Paul Ricœur, de Dominique Maingueneau et de Ruth Amossy (ce sont là des théoriciens de la sémiologie et de l’analyse du discours) et de Pierre Brunel (théoricien de la mythocritique), j’aborde ces textes comme des discours dont les effets de sens débordent toujours les intentions déclarées de leurs auteurs. Ainsi, le nicodémisme apparaît alors moins comme une posture idéologique que comme une configuration discursive particulière : celle où l’écriture apologétique devient involontairement productrice de critique.
Pour organiser cette lecture, je convoquerai cinq figures mythologiques qui correspondent chacune à une dimension du nicodémisme identifiée dans le texte : Janus pour le nicodémisme énonciatif, le cheval de Troie pour le nicodémisme lexical, Protée pour le nicodémisme concessif, Persée pour le nicodémisme comparatif, et l’oracle de Delphes pour le nicodémisme conclusif.
I. Le nicodémisme énonciatif ou l’ethos de Janus : entre fidélité et lucidité
À l’image de Janus, le dieu romain des seuils et des passages, traditionnellement représenté avec deux visages regardant simultanément dans des directions opposées, le discours de Kpodar présente une double face constitutive. Un visage tourné vers la loyauté institutionnelle : il salue les choix du constituant, affiche sa confiance dans les nouvelles institutions et revendique une posture de neutralité scientifique. Un second visage, tourné vers la lucidité analytique : il laisse transparaître, dans les concessions accumulées, les modalisateurs d’hésitation et les silences éloquents, une conscience aiguë des fragilités du régime qu’il s’est donné pour mission de défendre.
La figure de Janus n’est pas une simple métaphore commode : elle est une clé herméneutique. Janus n’est pas un dieu hypocrite : il est le dieu du passage, du seuil, de l’espace intermédiaire entre deux territoires. De même, Kpodar n’habite pas le mensonge : il habite le seuil entre deux exigences contradictoires (la fidélité institutionnelle et la rigueur analytique) et c’est dans cet espace intermédiaire que le nicodémisme prend naissance, non comme stratégie délibérée de dissimulation, mais comme condition discursive imposée par la nature même de l’objet qu’il a choisi de défendre.
A. Le premier visage de Janus : la loyauté affichée
Kpodar nous surprend d’emblée par le titre même de son article : « Originalités insoupçonnées de la Ve République togolaise ». Le substantif mélioratif « originalités » annonce une entreprise de valorisation et invite le lecteur à découvrir les mérites singuliers du nouveau régime. Mais l’adjectif « insoupçonnées », par son effet de présupposition, introduit simultanément l’idée d’un dévoilement : ce qui était caché doit être mis au jour. À la manière de Janus, le titre regarde ainsi dans deux directions. Il promet une apologie des innovations institutionnelles tout en ouvrant un espace d’exploration où les « originalités » révélées pourront aussi être perçues comme des singularités problématiques. Dès son seuil, le texte porte donc en lui cette ambivalence qui caractérise le nicodémisme : l’éloge annoncé ménage déjà la possibilité d’une lecture critique. Et c’est là toute la posture embarrassante du juriste apologiste de la Ve République togolaise.
Ensuite, Kpodar construit dès les premières pages de son article un éthos de juriste rigoureux et objectif. Il se réclame de la « démarche » et de la « méthodologie » du professeur Michel Troper pour une « classification scientifique rigoureuse » (Kpodar, p. 3), et annonce qu’il empruntera « un regard plus dissertatif que purement critique » (ibid., p. 5). Cette précision préliminaire est en elle-même révélatrice : en énonçant qu’il ne sera pas critique, Kpodar signale que la critique est une possibilité que son texte risque de produire malgré lui, et que c’est précisément cette production involontaire qu’il cherche à prévenir. C’est là (après le titre même de l’article) le premier symptôme du nicodémisme énonciatif dans sa dimension janusienne : la nécessité de nier par avance ce qu’on risque malgré soi d’accomplir.
Cette loyauté affichée se traduit encore dans l’affirmation liminaire que la Ve République togolaise, « inspirée du régime parlementaire », comporterait des « richesses qui en font un régime particulier, voire un modèle unique » (ibid., p. 1). La formulation est habile : en qualifiant le régime de « modèle unique », Kpodar construit l’image d’une contribution originale au constitutionnalisme comparé, dont la singularité serait une qualité plutôt qu’un problème. C’est le premier visage de Janus dans toute sa sérénité : celui du juriste qui admire ce qu’il analyse.
Mais Janus ne possède jamais un seul visage. À mesure que le discours progresse, la sérénité de la loyauté institutionnelle se lézarde et laisse apparaître une seconde figure : celle d’un juriste dont les propres constats excèdent peu à peu l’intention apologétique.
B. L’émergence du second visage : la fissuration de l’ethos loyal
Le second visage de Janus émerge progressivement au fil du texte, à mesure que la précision descriptive impose ses propres exigences de vérité. La fissuration de l’ethos loyal est particulièrement perceptible dans les passages où Kpodar, contraint par la rigueur de son analyse, formule des constats dont la portée critique dépasse manifestement l’intention apologétique initiale.
En effet, après avoir célébré « les originalités insoupçonnées » du régime, comme nous l’avons déjà plus haut, il en vient à formuler un étonnement analytique qui contredit son ethos initial : « Cette responsabilité peut à première vue surprendre » (Kpodar, p. 16). La surprise avouée par l’apologiste lui-même est le symptôme textuel le plus clair du retournement de Janus : le visage loyal se trouve momentanément supplanté par le visage lucide, qui voit dans le régime non plus une originalité à célébrer mais une anomalie à expliquer. La formule qui suit confirme ce basculement : « l’on peut légitimement se demander par rapport à ses attributions constitutionnelles les actes que le Président de la République peut accomplir dans l’exercice de ses fonctions et qui pourraient constituer des manquements à ses devoirs » (ibid., p. 16). Cette interrogation, formulée par l’apologiste lui-même, est le type même du questionnement que soulève la critique constitutionnelle la plus sévère. En la formulant, Kpodar laisse apparaître, le temps d’un paragraphe, le visage de Janus qu’il avait décidé de tenir caché.
Aussi faut-il ajouter qu’après avoir également annoncé que le régime togolais est un « modèle unique », Kpodar est contraint d’écrire, à propos du Président de la République : « bien qu’élu au suffrage universel indirect, le Président de la République n’est nullement au centre du pouvoir. À l’instar du monarque dans le régime parlementaire britannique qui règne mais ne gouverne pas, le Président de la République au Togo existe, mais ne préside rien et ne gouverne pas » (ibid., p. 10). Cette formule (« existe, mais ne préside rien et ne gouverne pas ») est remarquable par sa franchise involontaire. Elle dit, dans la brutalité de sa construction adversative, ce que l’apologie aurait dû dissimuler : que le chef de l’État togolais est une figure d’existence sans substance, une présence institutionnelle vidée de tout contenu politique réel. La comparaison avec le monarque britannique, convoquée pour légitimer cette configuration, la révèle simultanément comme une anomalie : dans les régimes monarchiques parlementaires que cite Kpodar, le roi est au moins le garant symbolique d’une tradition nationale millénaire. Le Président de la République togolais, lui, n’a même pas cette profondeur historique pour justifier son effacement. Le second visage de Janus a parlé.
Ce basculement se confirme lorsque Kpodar formule, de sa propre initiative, la question que la critique sans complaisance du régime ne pourrait pas mieux formuler : « l’on peut légitimement se demander par rapport à ses attributions constitutionnelles les actes que le Président de la République peut accomplir dans l’exercice de ses fonctions et qui pourraient constituer des manquements à ses devoirs manifestement incompatibles avec l’exercice de son mandat » (ibid., p. 16). Cette interrogation est d’autant plus significative qu’elle n’est pas posée par un critique du régime, mais par son apologiste. En ouvrant lui-même cette boîte de Pandore, Kpodar révèle l’impossibilité structurelle de défendre sans hésiter un mécanisme dont la logique interne résiste à toute justification cohérente : destituer un chef d’État démuni de pouvoirs pour des manquements que ses pouvoirs ne lui permettaient pas de commettre.
Au bout du compte, la boîte de Pandore est désormais ouverte. Mais ce qui s’en échappe ne se limite pas aux paradoxes du régime : c’est aussi une manière particulière d’écrire, où chaque « peut-être », chaque « semble », chaque « sans doute » traduit l’oscillation permanente entre la fidélité institutionnelle et l’exigence de vérité. Les modalisateurs deviennent ainsi les inflexions les plus subtiles du visage de Janus.
C. Les modalisateurs comme marqueurs de l’oscillation janusienne
Si la figure de Janus décrit la posture énonciative d’ensemble du texte, les modalisateurs en constituent la manifestation linguistique la plus fine. Ils signalent, au niveau de la phrase, les micro-retournements de Janus, c’est-à-dire les instants où le visage loyal cède momentanément la place au visage lucide.
Ainsi, la formule « il nous semble donc que la certitude d’un régime parlementaire moniste n’est pas si évidente que cela paraît à première vue » (ibid., p. 5) accumule deux modalisateurs dans une même phrase (« il nous semble » et « paraît à première vue »), comme si le retournement de Janus s’opérait deux fois en quelques mots. Ce passage est d’autant plus révélateur que Kpodar venait d’affirmer, quelques lignes plus tôt, que la doctrine souligne que « la Ve République est un régime parlementaire moniste », affirmation qu’il cite sans la contester formellement, mais qu’il relativise aussitôt par ses modalisateurs. Le premier visage de Janus cite la doctrine favorable ; le second visage hésite, nuance, et glisse un doute que le texte ne peut pas assumer directement.
De même, la formule conclusive de la première partie, « On peut parler d’un régime atypique, un modèle de genre nouveau qui entre malaisément dans la catégorie des régimes parlementaires classiques » (ibid., p. 3), est janusienne dans sa construction même. « On peut parler » : modalisation prudente, qui dit sans affirmer, qui avance sans s’engager. « Entre malaisément » : l’adverbe dit la résistance, la difficulté d’insertion dans les catégories reconnues ; ce qui, dans le vocabulaire du constitutionnalisme comparé, n’est pas un éloge mais un diagnostic d’inclassabilité. C’est le second visage de Janus qui parle ici, malgré le premier.
Somme toute, avec Janus, le discours révélait déjà ses deux visages. Le cheval de Troie va maintenant en révéler le mécanisme. Car les mots, introduits pour défendre le régime, portent souvent en eux les germes de la critique qu’ils étaient précisément chargés de désamorcer.
II. Le nicodémisme lexical ou le cheval de Troie du vocabulaire apologétique
Dans la tradition homérique, le cheval de Troie est l’emblème de la dissimulation : présenté comme un présent, il renferme en réalité les instruments de la chute de Troie. Il en va de même du nicodémisme lexical chez Kpodar. Les mots qu’il mobilise appartiennent au vocabulaire classique du droit constitutionnel comparé et semblent, à première vue, renforcer la légitimité du régime. Pourtant, une fois introduits dans le texte, ils produisent un effet inverse : leur précision sémantique finit par fragiliser la démonstration qu’ils étaient censés soutenir. C’est ce que j’appelle le cheval de Troie lexical. Sa force tient précisément au fait qu’il n’est pas le produit d’une stratégie consciente. Comme Nicodème, qui, sous le langage respectueux du pharisien, laissait déjà transparaître sa quête de vérité, Kpodar choisit des mots dont la rigueur scientifique excède, malgré lui, l’intention apologétique et finit par révéler davantage ce qu’elle ne voulait dire.
A. Le mot de « Originalité » : le cheval de Troie de l’inclassabilité
Un premier cheval de Troie nicodémique mérite attention : celui de l’originalité, qui structure tout l’article de Kpodar (Les originalités insoupçonnées de la Ve République togolaise). Introduit comme une valorisation (le régime togolais serait original au sens de novateur, de créateur, de contributeur enrichissant à la science constitutionnelle), le terme libère, une fois intégré dans le corps de la démonstration, un second sens nicodémique qui contredit le premier : l’originalité comme inclassabilité, comme résistance aux catégories reconnues, comme dérogation aux standards démocratiques établis.
Ce nicodémisme lexical de l’originalité opère à deux niveaux simultanés qui correspondent exactement aux deux visages du nicodémisme énonciatif analysé précédemment. Au premier niveau (celui du visage loyal), l’originalité dit : le Togo a innové, enrichi le constitutionnalisme comparé, produit un modèle digne d’être imité.
Au second niveau (celui du visage lucide qui émerge malgré l’auteur), l’originalité dit : ce régime ne ressemble à aucun autre, ne peut être rangé dans aucune catégorie démocratique reconnue, échappe aux garanties que ces catégories sont censées assurer. Kpodar lui-même délivre la clé de ce nicodémisme dans sa conclusion, lorsqu’il affirme que le régime togolais « ne peut être calfeutré dans la catégorie des régimes parlementaires monistes » (Kpodar, p. 22). L’originalité insoupçonnée du régime se révèle ainsi, au terme de la démonstration qui était censée la célébrer, comme une inclassabilité constitutionnelle, c’est-à-dire précisément le diagnostic que dressent les détracteurs du régime. Le cheval de Troie qui caractérise le terme de « l’originalité » a accompli son œuvre jusqu’au bout : introduit pour célébrer le régime, il a fini, dans les mots mêmes de son apologiste, par en révéler l’anomalie.
B. Les termes de « Effacé » et « jupitérien » : le couple nicodémique par excellence
Le nicodémisme lexical de Kpodar est suffisamment manifeste dans le couple d’épithètes qu’il forge pour caractériser les deux têtes de l’exécutif : le Président de la République « effacé » (ibid., p. 9, titre de la sous-section B-1) et le Président du Conseil « jupitérien » (ibid., p. 11, titre de la sous-section B-2).
Effacé : le terme dit, dans sa brutalité même, ce que l’apologie n’aurait pas dû dire. Kpodar l’assume pourtant pleinement, écrivant que le Président de la République « ne dispose, ni en droit ni en pratique d’un véritable pouvoir politique, mais des fonctions protocolaires » (ibid., p. 9), qu’il est « une personnalité en retrait qui est hors des « mêlées » politiques » (ibid., p. 9), et que « bien qu’élu au suffrage universel indirect, le Président de la République n’est nullement au centre du pouvoir » (ibid., p. 10). Ces formulations se succèdent comme des coups de pinceau qui effacent progressivement la figure du chef de l’État de la toile institutionnelle. Le cheval de Troie lexical est ici d’une redoutable efficacité : le terme de « effacé », introduit comme une catégorie analytique descriptive, dit en un mot ce qu’il faudrait plusieurs pages pour démontrer : le chef de l’État demeure chef de l’État par le titre, mais ne l’est plus véritablement par la substance des pouvoirs qui fondent traditionnellement cette qualité.
Jupitérien : le terme est, des deux, le cheval de Troie le plus chargé. Jupiter (Zeus dans la tradition grecque) est le dieu suprême de l’Olympe, le maître des dieux et des hommes, celui dont la volonté est loi et dont la puissance n’admet pas de limite. Kpodar le convoque pour désigner le Président du Conseil, dont il décrit les pouvoirs comme « nombreux, variés et couvrent tous les aspects de la conduite de la Nation » (ibid., p. 11), ajoutant qu’en « attribuant directement les compétences au Président du Conseil et non pas au Gouvernement, le pouvoir constituant togolais reconnait explicitement qu’il est le centre névralgique du pouvoir. Sa prépondérance en fait la clé de voûte des institutions de la Ve République » (ibid., p. 12).
Cette accumulation descriptive autour de l’épithète « jupitérien » est un cheval de Troie nicodémique d’une portée considérable. Qualifier le Président du Conseil de jupitérien, c’est reconnaître, dans le vocabulaire même de la mythologie du pouvoir absolu, que ses prérogatives dépassent le cadre ordinaire du parlementarisme, dans lequel le Premier ministre est primus inter pares (premier parmi les pairs), non un dieu. Le lecteur attentif ne peut manquer de noter que les apologistes les plus ardents du présidentialisme africain avaient précisément recours à ce type de vocabulaire olympien pour décrire des chefs d’État dont la puissance débordait les catégories constitutionnelles. En appliquant la même rhétorique au Président du Conseil, Kpodar révèle, dans le reflet de son propre vocabulaire, ce que son texte voulait taire : que la concentration des pouvoirs décrite n’est pas une sophistication du parlementarisme, mais une présidentialisation déguisée, ou même une hyper-présidentialisation carnavalisée.
C. le terme de « Rationalisation » : le cheval de Troie de la neutralisation glorifiée
Le terme de « rationalisation » est un cheval de Troie lexical imposant dans l’article de Kpodar. Il revient comme une litanie défensive : « rationalisation accentuée » (ibid., p. 17), « régime hyper rationalisé » (ibid., p. 17), « rationalisation novatrice » (ibid., p. 17). Dans le vocabulaire du constitutionnalisme comparé, la rationalisation du parlementarisme désigne la technique par laquelle un constituant neutralise le pouvoir parlementaire de contrôle pour éviter l’instabilité gouvernementale. Dire qu’un régime est hyper rationalisé, c’est donc dire qu’il a poussé à l’extrême la neutralisation du Parlement ; ce qui est précisément le diagnostic que les critiques du régime formuleraient en termes d’autoritarisme constitutionnel.
Aussi le cheval de Troie libère-t-il ses soldats lorsque Kpodar, décrivant les conditions de la motion de défiance, écrit que la soumission de sa recevabilité à la signature de deux cinquièmes au moins des membres de l’Assemblée nationale « la rend hypothétique parce que non seulement le quorum serait difficile à atteindre, mais aussi des députés rechigneront à la signer pour ne pas apparaître comme frondeurs ou traîtres vis-à-vis de leurs propres partis politiques » (ibid., p. 17). Les termes « rechigneront », « frondeurs », « traîtres » sont les soldats sortis du ventre de la « rationalisation novatrice » : ils décrivent, dans leur brutalité involontaire, non pas un parlement délibérant librement, mais une assemblée paralysée par la peur de la sanction partisane. La rationalisation que Kpodar célèbre comme une innovation constitutionnelle se révèle, dans ses propres mots, comme un mécanisme d’inhibition de la représentation parlementaire.
D. L’expression « Peau de chagrin » : le cheval de Troie de l’emprunt littéraire
Kpodar titre sa sous-section sur le chef de l’État : « Le Président de la République : des pouvoirs en peau de chagrin mais responsable politiquement » (ibid., p. 15). Ici, la référence à Balzac n’est pas anodine. Dans le roman éponyme, la peau de chagrin est un talisman qui rétrécit à chaque désir exaucé ; il s’agit de la métaphore de la dilapidation irréversible d’un capital vital. Transposée au Président de la République togolais, cette image dit quelque chose que l’analyse juridique directe n’aurait peut-être pas osé formuler aussi clairement : les pouvoirs du chef de l’État sont en train de se réduire, ou ont déjà été réduits, à l’état de peau de chagrin : un résidu de prérogatives dont chaque exercice potentiel révèle l’inconsistance.
Il est clair que cet emprunt littéraire est un cheval de Troie nicodémique d’une subtilité remarquable : il introduit dans le texte juridique une image romanesque dont le contenu critique, notamment la dépossession progressive, l’amenuisement inéluctable, est si fort qu’il résiste à toute réinterprétation apologétique. On ne peut pas lire « peau de chagrin » dans un texte constitutionnel sans entendre Balzac derrière, et ce que Balzac dit, dans son roman, n’est pas compatible avec l’image d’un régime équilibré et démocratiquement satisfaisant : le destin du Président de la République est comparable finalement à la destinée tragique du personnage de Raphaël de Valentin, dont un talisman magique réalise tous les désirs en consumant peu à peu son existence.
À ce stade, le problème n’est plus celui d’un mot ou d’une image. C’est l’ensemble du champ lexical qui commence à produire un effet de sens autonome. Les termes employés se répondent, s’accumulent et finissent par dessiner une véritable cartographie sémantique de la domination.
E. La cartographie sémantique de la domination
Une lecture cartographique du vocabulaire de l’article révèle, au-delà des chevaux de Troie individuels, l’existence d’un système lexical nicodémique cohérent qui s’est constitué malgré l’auteur. Ce système (effacé, jupitérien, hyper rationalisé, neutralisé, hypothétique, rechigneront, frondeurs, traîtres, peau de chagrin, Lucky Luke constitutionnel, duo gagnant, duel perdant) dessine une représentation du pouvoir togolais qui n’est pas celle d’une démocratie parlementaire équilibrée, mais celle d’un régime de domination organisée dans lequel les mécanismes de contrôle sont soit neutralisés soit confisqués.
De ce fait, la figure du « Lucky Luke constitutionnel » mérite une attention particulière. Kpodar l’emprunte à la bande dessinée franco-belge pour décrire la conflictualité immanente entre le Président du Conseil et la majorité parlementaire : « Qui aura le tir le plus rapide, le plus rapide que son ombre, et le révolver plus vite que l’éclair pour atteindre son partenaire devenu un jour indiscipliné ? » (ibid., p. 13). Cette image de duel western introduit dans le texte constitutionnel une métaphore de confrontation armée dont la portée est nicodémique : elle dit, dans le langage ludique de la bande dessinée, ce que l’analyse juridique tait ; c’est-à-dire que la relation entre le Président du Conseil et sa majorité n’est pas une relation de collaboration parlementaire délibérative, mais une relation de rivalité potentielle dans laquelle la survie appartient au plus rapide à dégainer. Cette métaphore excède l’intention de celui qui l’emploie. Elle laisse entendre que le régime parlementaire togolais repose davantage sur une logique de domination que sur une véritable culture de la délibération.
Tout compte fait, si le cheval de Troie montrait comment les mots pouvaient trahir l’apologie, Protée va désormais révéler comment l’argumentation elle-même se métamorphose pour différer ce qu’elle ne peut entièrement nier. Le nicodémisme ne change plus seulement de vocabulaire ; il change de forme.
III. Le nicodémisme concessif ou le Protée du « oui, mais »
Après avoir mis au jour les hésitations de l’ethos et les ambiguïtés du lexique, j’aborde maintenant le cœur de la mécanique argumentative. La rhétorique classique définit la concession comme l’art de reconnaître ce que l’on ne peut raisonnablement contester afin de mieux préserver la thèse que l’on entend défendre. Mais, dans le texte examiné ici, cette stratégie devient protéiforme. À l’image de Protée, le dieu marin qui se métamorphosait sans cesse pour échapper à ceux qui voulaient lui arracher la vérité, Kpodar affirme, nuance, corrige et se reformule continuellement. Pourtant, à force de suivre ces métamorphoses, le lecteur finit par saisir ce que le discours cherchait à retenir. Le nicodémisme concessif ne consiste donc pas, me semble-t-il, à nier la vérité, mais à la différer par une succession de concessions qui, paradoxalement, finissent par la révéler.
A. La concession comme matrice protéiforme
La structure argumentative de Kpodar repose sur un schéma rhétorique récurrent : le triptyque affirmation, réserve, réaffirmation. C’est là la formule même de la métamorphose protéenne transposée à l’argumentation. On en trouve une illustration exemplaire dans le traitement de la motion de défiance.
En effet, Kpodar affirme d’abord que les conditions de la motion assurent « de façon confortable la stabilité du Gouvernement » (ibid., p. 17) : première forme de Protée, affirmation valorisante. Saisi sur cette affirmation, il se métamorphose aussitôt et concède que la soumission de sa recevabilité à la signature des deux tiers des membres de l’Assemblée nationale « la rend hypothétique parce que non seulement le quorum serait difficile à atteindre, mais aussi des députés rechigneront à la signer pour ne pas apparaître comme frondeurs ou traîtres » (ibid., p. 17) : seconde forme, réserve qui vide de sa substance la qualification précédente. Mais Protée ne s’arrête jamais à sa première métamorphose : une troisième forme intervient, transformant l’impossibilité pratique en qualité constitutionnelle, puisque la rationalisation est présentée comme « novatrice » (ibid., p. 17) et conforme aux meilleures pratiques du parlementarisme comparé. Le lecteur qui maintient sa prise à travers chaque transformation finit par obtenir la vérité : le mécanisme de censure est, dans les mots même de son apologiste, pratiquement inutilisable.
Ce mouvement protéen est encore plus visible dans le passage consacré à la responsabilité politique du Gouvernement. À ce niveau, Kpodar affirme d’abord que « la responsabilité politique du Gouvernement est donc purement factuelle puisqu’elle ne conduit pas à son renversement effectif total » (ibid., p. 19). Cette formulation est une métamorphose nicodémique remarquable : « purement factuelle » et « ne conduit pas à son renversement effectif total » sont deux syntagmes qui se contredisent sans que l’auteur semble en percevoir le paradoxe. Une responsabilité qui est « purement factuelle » et qui « ne conduit pas au renversement » n’est pas une responsabilité au sens constitutionnel du terme : c’est une fiction constitutionnelle, la forme sans la substance. Protée a donné trois formes à la même vérité pour ne pas avoir à la livrer directement, mais c’est précisément dans le troisième terme, « purement factuelle », que la vérité s’est glissée malgré lui.
Après tout, les métamorphoses de Protée ne s’arrêtent pas au vocabulaire concessif. Elles gagnent désormais la structure même de l’apologie. À force de se transformer pour préserver sa démonstration, le discours finit par se dérober à lui-même et par fragiliser la thèse qu’il entendait défendre.
B. Le paradoxe de l’apologie conditionnelle : Protée qui se dérobe à sa propre forme
Une véritable apologie affirme sans condition. L’apologie nicodémique de Kpodar, elle, affirme sous condition ; à peine a-t-elle pris une forme qu’elle s’en échappe déjà. Ce paradoxe est particulièrement net dans le passage suivant : « Il en résulte que dans le régime parlementaire togolais, même si le Gouvernement procède de l’Assemblée nationale, c’est en réalité ce gouvernement qui domine l’Assemblée nationale au bout du compte et qui dicte le fonctionnement du régime à travers le Président du Conseil » (ibid., p. 19).
Cette phrase est une ultime métamorphose protéenne d’une portée fascinante. En partant de l’affirmation que « le Gouvernement procède de l’Assemblée nationale » (thèse fondamentale du parlementarisme moniste), Kpodar se retrouve contraint, par la logique même de son analyse, à concéder que c’est « en réalité ce gouvernement qui domine l’Assemblée nationale ». Ce renversement est complet : le Gouvernement, censé procéder du Parlement et en être l’émanation responsable, en est devenu le dominant. Protée a changé de forme une fois de trop : en cherchant à préserver la thèse du parlementarisme moniste, il a livré son contraire : la thèse de la domination exécutive sur le législatif. C’est là l’aveu le plus clair du nicodémisme concessif, et il est formulé par l’apologiste lui-même.
Cet aveu marque un tournant. Protée a beau multiplier les métamorphoses, chacune d’elles laisse subsister une part de vérité. À force de changer de forme pour préserver l’apologie, le discours épuise ses propres ressources et finit par révéler ce qu’il cherchait à différer.
C. L’effet cumulatif des concessions : Protée épuisé par ses métamorphoses
Chaque concession, prise isolément, paraît mineure ; chaque métamorphose de Protée, prise isolément, semble lui permettre d’échapper à son poursuivant. Mais c’est l’accumulation qui finit par épuiser le dieu. Dans l’article de Kpodar, l’addition progressive des réserves dessine, par sommation, un portrait du régime togolais radicalement différent de celui qu’annonçait l’introduction.
Le régime qui était présenté, au début du texte, comme porteur d’originalités insoupçonnées enrichissant la typologies constitutionnelle (première forme de Protée, la plus assurée) se révèle progressivement, à travers les métamorphoses successives, comme un régime dans lequel : le Président de la République « existe, mais ne préside rien et ne gouverne pas » (ibid., p. 10) ; la responsabilité politique du Gouvernement est « purement factuelle » (ibid., p. 19) ; la motion de défiance est rendue « hypothétique » (ibid., p. 17) ; le rejet de la question de confiance « n’entraîne donc pas automatiquement la sanction du Gouvernement par son renversement » (ibid., p. 18) ; et c’est « en réalité ce gouvernement qui domine l’Assemblée nationale au bout du compte » (ibid., p. 19). Protée, maintenu fermement à travers chacune de ses métamorphoses, a finalement livré l’oracle que le nicodémisme concessif cherchait à différer : le régime politique togolais ne peut être présenté comme un parlementarisme équilibré sans que les concessions mêmes de ses défenseurs n’en révèlent les déséquilibres structurels.
Au fond, l’oracle de Protée est désormais connu. Reste à comprendre comment le discours tente encore d’en atténuer la portée. Kpodar emprunte alors une autre voie : celle de la comparaison. Comme le bouclier de Persée, les modèles étrangers permettent de regarder indirectement ce que le texte hésite à affronter de face. Mais ce miroir réfléchit, malgré lui, une vérité que l’apologie ne maîtrise plus.
IV. Le nicodémisme comparatif ou le bouclier de Persée
Dans le mythe grec, Persée ne pouvait regarder Méduse en face sans être pétrifié par son regard. Pour la vaincre, il usa d’un subterfuge : il polit son bouclier comme un miroir et ne regarda que le reflet de la Gorgone. Ce faisant, il voyait ce qu’il ne pouvait regarder directement, et c’est ce regard indirect, réfracté par la surface polie du métal, qui lui permit d’agir là où le regard direct l’aurait détruit.
C’est très exactement ce que Kpodar fait de la comparaison constitutionnelle. Incapable de regarder en face certaines réalités du régime togolais de 2024, il use du bouclier de la comparaison : il regarde le régime togolais dans le reflet des systèmes sénégalais, allemand et britannique, espérant que ce regard indirect lui permettra d’en montrer la légitimité sans avoir à en affronter directement les fragilités. Mais le nicodémisme comparatif réside précisément dans ce que le bouclier de Persée révèle malgré lui : en cherchant à ne montrer que le profil favorable du régime dans son reflet, Kpodar finit par laisser apparaître, dans la surface même du miroir comparatif, les contours que son regard direct s’était refusé à tracer.
A. La comparaison sénégalaise : un bouclier qui reflète le danger qu’il était censé écarter
La comparaison avec le Sénégal de 1960 est peut-être la plus nicodémique de toutes. Kpodar la lève pour montrer que la solution togolaise (concentrer tous les pouvoirs effectifs entre les mains du Président du Conseil) est une réponse sage aux conflits de compétence entre les deux têtes de l’exécutif. Il rappelle que « Ce sont ces fonctions concurrentes qui étaient la cause de la crise entre le Président Léopold Sédar Senghor et le Président du Conseil Mamadou Dia et qui ont conduit le Sénégal à supprimer le poste de Président du Conseil » (ibid., p. 10-11). Le reflet attendu est celui d’un régime qui a tiré les leçons de l’histoire africaine.
Mais dans la surface du bouclier sénégalais apparaît, malgré Kpodar, un reflet différent. La crise sénégalaise de 1962 est née d’une concentration des pouvoirs au profit du Président du Conseil aux dépens du Président de la République. Après l’éviction de Mamadou Dia, Senghor concentre les pouvoirs et fait adopter par référendum en mars 1963 une nouvelle Constitution instaurant un régime présidentiel fort. On remarque donc aisément que la solution togolaise de 2024 a résolu ce problème non pas par l’équilibre entre les deux pôles, mais par la concentration au profit du Président du Conseil aux dépens du Président de la République, la même logique de l’omnipotence d’un seul contre la faiblesse de l’autre, simplement redistribuée. Finalement, l’idée de leçons tirées de l’histoire se retrouve réfractée dans une logique de répétition historique, d’où s’observe un reflet critique depuis le miroir argumentatif de Kpodar. Celui-ci écrit lui-même que « le choix clair et sans ambiguïté pour le régime parlementaire explique la réduction à la portion congrue des attributions du Président de la République qui n’est rien d’autre que le chef symbolique de l’État. L’essentiel des pouvoirs se retrouve, en toute et bonne logique, concentré entre les mains du Président du Conseil qui est le chef effectif du Gouvernement et de l’administration et, en conséquence, tout puissant » (ibid., p. 11). Le mot de « tout puissant », convoqué comme une valorisation, est le soldat sorti du ventre du cheval de Troie comparatif : il dit encore, dans la franchise involontaire de sa construction hyperbolique, ce que le bouclier sénégalais devait cacher. Le remède au déséquilibre sénégalais n’a pas été l’équilibre, mais la toute-puissance d’un seul.
B. Le modèle allemand : un bouclier qui reflète l’esprit en faisant disparaître la forme
À ce point, Kpodar affirme que l’exigence de désigner un nouveau Président du Conseil avant de censurer le gouvernement « rappelle la motion de censure constructive appliquée par l’Allemagne » (ibid., p. 17, note 69). Le bouclier allemand est levé avec assurance : il devrait refléter une image de sophistication démocratique.
Mais ce que le bouclier révèle, lorsqu’on y regarde de près, c’est une dissymétrie fondamentale que Kpodar lui-même ne peut pas entièrement masquer. En Allemagne, la motion de censure constructive peut être déposée par n’importe quel groupe parlementaire, y compris l’opposition, en vertu de l’article 67 de la Loi fondamentale allemande. Or, en ce qui concerne la Ve République togolaise, Kpodar reconnaît que la motion de défiance ne peut être transmise que par la majorité elle-même, de sorte que « cette indiscipline est quasi-impossible en raison de la culture politique togolaise, de l’investiture des candidats aux élections législatives par le Parti et surtout au regard de l’alinéa 3 de l’article 11 de la Constitution qui prévoit que « tout député ou tout sénateur qui, en cours de mandat, quitte son parti politique ou démissionne ou est définitivement exclu de sa formation politique, perd automatiquement son siège à l’Assemblée nationale ou au Sénat » » (ibid., p. 14). Ce passage, il faut l’observer avec acuité, est une révélation nicodémique d’une prégnance remarquable : en citant le mécanisme constitutionnel de perte automatique du siège, Kpodar décrit sans le vouloir un régime dans lequel la discipline parlementaire n’est pas une culture politique spontanée mais une contrainte constitutionnelle ; ce qui est précisément la définition du mandat impératif que la doctrine constitutionnelle libérale a toujours combattu. Le bouclier allemand a réfléchi la forme (la motion constructive), mais en faisant disparaître l’esprit qui est la liberté de tout groupe parlementaire à exercer le contrôle. C’est malheureusement cet esprit de la chose que la Ve république togolaise a exténué et que Kpodar finit par indexer sans le vouloir.
C. La comparaison britannique : un bouclier qui reflète l’inverse de ce qu’on cherchait à y voir
On remarque que Kpodar compare à plusieurs reprises le régime togolais au parlementarisme britannique pour légitimer la prédominance du Président du Conseil. Il cite notamment l’image du monarque britannique « qui règne mais ne gouverne pas » pour la transposer au Président de la République togolais (ibid., p. 10). Le bouclier britannique devrait refléter une image familière et démocratiquement irréprochable.
Toutefois, le bouclier reflète l’inverse de ce qu’on espérait y voir. Le parlementarisme de Westminster repose sur des contre-pouvoirs informels mais réels qui n’ont aucun équivalent dans la Constitution togolaise : une presse libre, une opposition institutionnellement reconnue, une discipline de parti qui n’empêche pas les rebellions parlementaires. Or, la Constitution togolaise a précisément institué, comme le note Kpodar lui-même, un mécanisme de mandat impératif de facto par lequel tout parlementaire indiscipliné perd son siège. En comparant le Président de la République togolais au monarque britannique, Kpodar a ouvert dans le miroir comparatif une fenêtre sur ce que le régime togolais n’a pas : la liberté parlementaire réelle qui, au Royaume-Uni, fait du monarque symbolique un équilibre acceptable précisément parce que le Parlement, lui, est libre. Le bouclier, destiné à protéger la démonstration, a révélé ce qu’elle ne voulait pas montrer : un chef de l’État privé de pouvoirs ne garantit l’équilibre institutionnel que si le Parlement demeure pleinement libre d’exercer ses fonctions de contrôle.
Après avoir déchiffré les effets du miroir comparatif, il reste à interroger le lieu où le discours devrait enfin lever toute ambiguïté : sa conclusion. Or, loin de dissiper les hésitations précédentes, celle-ci adopte souvent la parole énigmatique de l’oracle de Delphes, qui révèle la vérité sans jamais l’énoncer complètement.
V. Le nicodémisme conclusif ou l’oracle de Delphes
Si Janus gouverne l’ethos, le cheval de Troie le lexique, Protée la concession et Persée la comparaison, c’est à l’oracle de Delphes qu’appartient la conclusion du nicodémisme de Kpodar. L’oracle de Delphes, dans la tradition grecque, ne mentait jamais, mais il ne disait jamais clairement la vérité non plus. Ses formules, d’une ambivalence calculée, permettaient à chacun d’y lire ce qu’il voulait y trouver, tout en contenant, pour le lecteur attentif, une signification que l’oracle n’assumait pas frontalement. C’est cette inclination que je retrouve très exactement dans la posture conclusive de Kpodar : ses formules finales sont des oracles qui disent et ne disent pas, qui affirment et réservent, qui promettent sans s’engager.
A. La métaphore œnologique : l’oracle du vin qui attend sa maturité
La métaphore finale de Kpodar est l’oracle le plus apocalyptique de son nicodémisme conclusif : « les constitutions qui fixent les régimes politiques sont à l’image des vins de cépages nobles qui atteignent leur pleine maturité et complexité avec le temps, nécessitant un terroir, notamment le contexte et les réalités politiques pour révéler leur secret et leur originalité insoupçonnée » (ibid., p. 22).
Disons que cette métaphore est un oracle delphique au sens le plus précis ; elle peut être lue comme une célébration : le régime togolais est un grand vin qui n’a pas encore livré toutes ses richesses ; ou comme un aveu : le régime n’est pas encore ce qu’il devrait être, et ce qu’il est dans le présent ne peut pas être pleinement défendu sur ses mérites actuels. Mais une constitution n’est pas un vin ! Elle s’applique aujourd’hui, dans sa formulation actuelle, aux citoyens togolais qui vivent sous son empire. Les droits qu’elle garantit ou qu’elle ne garantit pas, les contre-pouvoirs qu’elle institue ou qu’elle neutralise, ne peuvent pas être différés à une maturité hypothétique. L’oracle delphique de la métaphore œnologique dit ainsi, dans sa beauté ambivalente, ce que l’analyse juridique ne pouvait pas dire directement : le régime de 2024 ne peut pas encore être défendu sur ses mérites présents. C’est là l’aveu le plus clair du nicodémisme conclusif, formulé en langue d’oracle pour pouvoir être lu comme un éloge sans cesser d’être un aveu.
B. L’affirmation inclassable : l’oracle qui ne dit pas sa catégorie
De plus, la formule conclusive de Kpodar : « La mise en relief des fortunes insoupçonnées du régime politique de la Ve République togolaise illustre sans doute que ce régime est singulier et ne peut être calfeutré dans la catégorie des régimes parlementaires monistes, même si à première vue cette option paraît tenir » (ibid., p. 22) est un second oracle delphique d’une ambivalence constitutive.
Cette formule, à tout point de vue, peut être lue comme une valorisation : le régime est singulier, c’est-à-dire unique et enrichissant pour la typologie constitutionnelle. Mais elle peut également être lue comme un diagnostic préoccupant : un régime qui « ne peut être calfeutré » dans aucune des catégories démocratiques reconnues échappe aux garanties que ces catégories sont censées assurer. Le terme de « calfeutrer » est lui-même nicodémique : il dit, dans son image physique de bourrage et d’étanchéité, que le régime résiste à la classification non parce qu’il la transcende, mais parce qu’il ne s’y ajuste pas. L’oracle de Delphes ne tranchait jamais entre ses deux lectures possibles. Kpodar procède de même et se situe lui-même tout en situant aussi le lecteur ordinaire dans un entre-deux interprétatif où réside la vérité constitutionnelle que l’oracle refuse d’assumer.
C. Le silence sur l’essentiel : l’oracle qui ne répond pas à la question posée
Remarquons enfin que l’oracle de Delphes était aussi célèbre pour ce qu’il ne disait pas que pour ce qu’il disait. De même, le nicodémisme conclusif de Kpodar se révèle dans ses silences autant que dans ses formules.
À cet effet, deux questions, pourtant rendues incontournables par la démonstration elle-même, restent soigneusement tues. Celle de la concentration personnelle du pouvoir d’abord : après avoir établi que le Président du Conseil est « jupitérien », qu’il est « tout puissant » (ibid., p. 11), que ses attributions lui sont reconnues « es qualité et intuitu personae » (ibid., p. 12), que ses pouvoirs « sont proches de ceux d’un Président dans un régime semi-présidentiel voire dans un régime présidentiel » (ibid., p. 12), Kpodar s’abstient d’interroger les conséquences de cette concentration sur l’équilibre démocratique à long terme. L’oracle se tait précisément là où la question est la plus pressante.
Par ailleurs, celle de la personnalisation et de la pérennisation du régime ensuite : l’auteur note lui-même que la première élection du Président de la République s’est transformée en « plébiscite » faute d’un seul groupe parlementaire à l’Assemblée (ibid., p. 6), sans jamais interroger les implications d’un régime dont les mécanismes permettent une telle configuration unipartisane. L’oracle de Delphes donnait parfois des réponses à des questions qui n’avaient pas été posées, tout en se taisant sur celles qui l’avaient été. Kpodar procède de même : il célèbre des originalités insoupçonnées sans poser la question de savoir si ces originalités sont compatibles avec les exigences minimales de la démocratie pluraliste. Mais ses silences sont aussi bruissants de paroles, de doutes, d’inquiétudes et même d’incertitudes.
Conclusion
Il est temps de refermer cette odyssée dans les arcanes de Les originalités insoupçonnées de la Ve République togolaise du professeur Kpodar ! Une conclusion s’impose avec la force de l’évidence : l’apologiste du régime de 2024 a produit, malgré lui et sans le vouloir, certains des arguments les plus convaincants en faveur de la thèse qu’il combattait en s’inscrivant dans le nicodémisme politique, cette configuration discursive particulière dans laquelle un texte apologétique produit involontairement les ressources de sa propre contestation.
Tout bien considéré, le nicodémisme politique de Kpodar se déploie selon cinq dimensions mythologiques solidairement articulées. Janus gouverne le nicodémisme énonciatif dans l’oscillation entre la célébration d’un régime unique et l’aveu qu’il entre malaisément dans les catégories du droit comparé. Le cheval de Troie organise le nicodémisme lexical : les termes de « effacé », « jupitérien », « peau de chagrin » et « Lucky Luke constitutionnel », introduits comme instruments de légitimation, libèrent contre la thèse apologétique le sens critique qu’ils portaient en eux. Protée structure le nicodémisme concessif dans la métamorphose qui conduit, sous la plume même de l’apologiste, du Gouvernement procédant de l’Assemblée au Gouvernement dominant l’Assemblée. Persée éclaire le nicodémisme comparatif dans les boucliers des comparaisons sénégalaise, allemande et britannique qui reflètent, malgré leur auteur, l’inverse de ce qu’ils étaient censés montrer. L’oracle de Delphes couronne le nicodémisme conclusif dans les ambivalences du vin qui attend sa maturité, du régime qui ne peut être calfeutré, et des silences sur le plébiscite unipartisan — livrant ainsi, dans leur ambivalence calculée, la vérité que l’apologie ne pouvait pas assumer frontalement : celle d’un régime dont les originalités insoupçonnées sont moins des richesses constitutionnelles que les symptômes d’une concentration du pouvoir que ni la nuit de Nicodème ni le bouclier de Persée ne pouvaient indéfiniment dissimuler.
Mais c’est ici que l’analyse rejoint l’actualité constitutionnelle la plus brûlante. Pendant que je rédigeais ces derniers mots, la Cour de justice de la CEDEAO rendait public son arrêt qualifiant la réforme constitutionnelle togolaise de « changement inconstitutionnel de gouvernement », suscitant une vive controverse nationale et internationale. Cette décision jette une lumière nouvelle sur le nicodémisme de Kpodar. Car on est en droit de se demander : l’auteur des « Originalités insoupçonnées » savait-il déjà, sans pouvoir le dire directement, ce que la Cour d’Abuja vient de dire sans détour ? Savait-il que les mécanismes qu’il décrivait avec des mots comme « effacé », « jupitérien », « hyper rationalisé » et « plébiscite » constituaient précisément les éléments d’un changement que le droit régional africain qualifie d’inconstitutionnel ? Si c’est le cas, le nicodémisme de Kpodar n’est pas seulement une configuration discursive : c’est un acte de résistance intellectuelle accompli dans les seules limites du possible, la nuit de Nicodème comme seul espace de vérité disponible. Et l’arrêt de la CEDEAO n’est pas seulement une décision juridique : c’est la sortie de la nuit que le nicodémisme de Kpodar n’avait pas pu accomplir lui-même.
Dans l’Évangile de Jean, Nicodème finit par sortir de la nuit (Jean 19, 39). C’est la Cour de justice de la CEDEAO qui, en janvier 2026, est venue en plein jour faire ce que Nicodème avait fait après la crucifixion : nommer publiquement ce que le discours de nuit avait dit à mi-voix. Au lecteur qu’il appartenait de lire entre les deux visages de Janus, de saisir Protée à travers ses métamorphoses, de regarder ce que le bouclier de Persée avait réfléchi malgré lui, et d’entendre dans les oracles de Delphes la vérité que Kpodar n’avait pas osé formuler sans voile.
Lomé, le 02 juillet 2026.
