Le journaliste et consultant Dieudonné SEWONOU dans une nouvelle chronique peint les leaders politiques africains. Sans langue de bois, il touche du doigt l’hypocrisie de ces hommes et femmes face aux réalités de leur peuple.

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Le spectacle de la vie politique dans la plupart de nos États africains offre une tragédie psychologique saisissante : celle du militant qui se fait l’avocat du diable de sa propre misère.

Sur les plateaux de télévision à Lomé, Abidjan, Kinshasa ou Yaoundé, dans les meetings surchauffés ou sur les réseaux sociaux, on assiste au triomphe d’une hypocrisie destructrice. Des citoyens, pourtant frappés de plein fouet par les réalités du continent ou de leur propre pays , se muent en défenseurs zélés du statu quo.
Pour certains billets de banque , ou l’espoir illusoire d’une nomination, certains acceptent de nier publiquement les souffrances qu’ils subissent pourtant dans leur propre chair dès que le soleil se couche.

Le double visage : Griot du pouvoir le jour, victime du système la nuit
La schizophrénie de ce militantisme africain crève les yeux.

Face aux micros, le « soldat du parti » devient un magicien des chiffres et des concepts importés. Si le peuple dénonce le chômage endémique des jeunes, le manque d’eau potable, l’état désastreux des routes ou des hôpitaux devenus des mouroirs, le militant sort les crocs. Au nom de la « discipline du parti » ou de la « stabilité nationale », il explique doctement que tout va bien, que le pays est « en chantier » et que se plaindre relève de la trahison ou du sabotage.
Pourtant, la vérité du réel ne s’efface pas devant les motions de soutien. Une fois rentré chez lui, dépouillé de son t-shirt à l’effigie du leader, ce même militant redevient un Africain de la vraie vie.

« …C’est là, dans l’intimité de sa concession, qu’on l’entend maudire les délestages électriques intempestifs qui grillent ses appareils, s’inquiéter du prix du sac de riz qui flambe au marché, ou chercher désespérément de l’argent pour soigner un enfant parce que l’hôpital public manque de tout. En public, il célèbre la résilience de l’économie mais en privé, il sollicite des prêts à ses proches pour payer la scolarité de ses enfants, faute de bourses ou de salaires décents. Il est prêt même à donner des informations toxiques sur celui qui ne regarde pas dans la même direction que lui, juste pour prouver sa loyauté au clan mais en silence c’est lui qui se plaint d’une ingratitude à son égard.
Le censeur public de la mi-journée devient la victime larmoyante du soir. ..»

La politique du ventre ou l’anesthésie de la conscience
Comment en est-on arrivé à ce degré d’aliénation où l’on applaudit le bourreau de son propre avenir ?
En Afrique, ce phénomène s’enracine souvent dans ce que les sociologues appellent « la politique du ventre ».

Dans des contextes de grande précarité, le parti politique n’est pas perçu comme un espace d’idées, mais comme une agence d’emploi ou une assurance-vie. Critiquer la ligne officielle, même face à une injustice flagrante, c’est prendre le risque de perdre son travail, de voir ses affaires bloquées par le fisc ou d’être banni du cercle des opportunités.
La vérité n’est plus un fait, elle est une stratégie de survie. Pour protéger son maigre gagne-pain ou entretenir l’espoir d’une ascension sociale, le militant accepte le troc le plus avilissant qui soit : sa lucidité contre sa sécurité. On préfère souffrir en silence, et en privé, plutôt que de perdre les faveurs des « grands » du parti.

Le mépris des siens par procuration
Le plus douloureux dans cette comédie des dupes reste le mépris que ces militants développent à l’égard de leur propre communauté. Issus des quartiers populaires ou des villages de l’intérieur, ils connaissent parfaitement la misère du quotidien. Pourtant, pour prouver leur loyauté indéfectible aux barons du régime, ils deviennent les plus féroces oppresseurs de la parole populaire.
Ce sont eux qui qualifient la colère légitime de leurs frères de « manipulation de l’étranger », d’« incitation à la haine » ou d’« ingratitude envers le chef ». Ils oublient que pour les élites qu’ils défendent, ils ne sont que du bétail électoral, des boucliers humains interchangeables que l’on jette après chaque scrutin une fois les privilèges du pouvoir sécurisés.

Briser les chaînes de l’imposture
Cette hypocrisie militante maintient le continent dans l’immobilisme. En banalisant et en masquant la détresse sociale pour sauver les apparences d’un régime ou d’un clan, ces militants bloquent l’éveil des consciences. Ils font le choix de la courtisanerie au détriment du développement de leur propre pays.
Pour que le militantisme retrouve sa force de transformation, il doit impérativement troquer la posture morale pour l’action concrète. C’est en alignant enfin les discours publics sur les pratiques quotidiennes qu’on cessera d’alimenter le cynisme pour enfin inspirer le changement.

• L’indignation sélective et les combats de façade ne font qu’affaiblir les causes qu’ils prétendent défendre. Il est temps de comprendre que la véritable radicalité ne se mesure pas à l’intensité de nos slogans, mais à l’honnêteté de notre engagement face à nos propres contradictions.

• Démasquer l’hypocrisie militante n’est pas un acte de trahison , mais un sursaut nécessaire pour sauver nos luttes de l’impasse du paraître. Seule une autocritique sincère permettra de rebâtir des mouvements crédibles, capables de mobiliser au-delà des cercles de convaincus.

L’Afrique n’en liera pas le bout du tunnel tant que sa jeunesse et ses forces vives préféreront le confort du mensonge officiel à la dignité de la vérité vécue. Être patriote, ce n’est pas chanter les louanges d’un homme ou d’un parti ; c’est avoir le courage de regarder les plaies de sa nation pour l’aider à guérir. Il est temps que les militants africains cessent d’être les spectateurs complaisants de leur propre misère et qu’ils osent enfin aligner leur parole publique sur la réalité de leur vie privée. C’est à ce prix, et à ce prix seul, que l’engagement politique retrouvera son sens sur notre continent.

Dieudonné SEWONOU, Journaliste consultant

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