
{"id":2155,"date":"2026-07-03T10:50:59","date_gmt":"2026-07-03T10:50:59","guid":{"rendered":"https:\/\/relanceinfo.tg\/?p=2155"},"modified":"2026-07-03T10:51:13","modified_gmt":"2026-07-03T10:51:13","slug":"togotribune-de-dr-wonouvo-kossi-gnagnon-les-originalites-insoupconnees-de-la-ve-republique-togolaise-du-professeur-adama-mawule-kpodar-ou-lart-du-nicodemisme-politique-a-l","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/relanceinfo.tg\/?p=2155","title":{"rendered":"Togo|Tribune de Dr Wonouvo Kossi Gnagnon : \u00ab Les originalit\u00e9s insoup\u00e7onn\u00e9es de la Ve R\u00e9publique togolaise \u00bb du Professeur Adama Mawul\u00e9 Kpodar ou l\u2019art du nicod\u00e9misme politique (\u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve de l&rsquo;arr\u00eat de la Cour de justice de la CEDEAO)"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Enseignant-chercheur \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Lom\u00e9, Sp\u00e9cialiste de Litt\u00e9rature africaine, Expert en Gouvernance de l&rsquo;\u00c9tat et Management des Crises et Pr\u00e9sident National du Mouvement Togolais pour la Restauration (MTR), Dr Wonouvo Kossi Gnagnon a dans cette tribune abord\u00e9 le texte du Professeur Adama Mawul\u00e9 Kpodar avec une hargne intellectuelle nourrie d&rsquo;endurance et de patience.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Bonne lecture ! <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Note pr\u00e9liminaire<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Depuis la publication de ma tribune consacr\u00e9e \u00e0 l&rsquo;article de Christian Eninam Trimua sur le c\u00e9sarisme dans le r\u00e9gime parlementaire togolais, plusieurs lecteurs, coll\u00e8gues et amis m&rsquo;ont sugg\u00e9r\u00e9 de poursuivre l&rsquo;exercice en portant le m\u00eame regard critique sur les textes doctrinaux qui se proposent de d\u00e9fendre la Ve R\u00e9publique togolaise. Parmi eux, l&rsquo;article du professeur Adama Mawul\u00e9 Kpodar intitul\u00e9 \u00ab<strong> Les originalit\u00e9s insoup\u00e7onn\u00e9es de la Ve R\u00e9publique togolaise<\/strong> \u00bb (Afrilex, f\u00e9vrier 2026, 22 p.) m\u00e9rite une attention particuli\u00e8re. L\u2019auteur affirme soutenir ce qu&rsquo;il s&#8217;emploie, involontairement ou non, \u00e0 critiquer subrepticement. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En r\u00e9alit\u00e9, cet article ne se laisse pas appr\u00e9hender par un lecteur press\u00e9. Il exige un lecteur initi\u00e9, presque un nouvel \u0152dipe, capable de d\u00e9chiffrer les \u00e9nigmes de l&rsquo;argumentation juridique, ou un Herm\u00e8s moderne, attentif aux glissements du langage, aux silences du texte et aux significations qui affleurent derri\u00e8re la d\u00e9monstration doctrinale.<br>Et, c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment cette lecture herm\u00e9neutique, attentive aux \u00e9carts entre l&rsquo;intention affich\u00e9e et les effets r\u00e9els du discours, qui m&rsquo;a conduit \u00e0 identifier une posture r\u00e9currente adopt\u00e9e par Kpodar. Pour la d\u00e9signer, je propose d&rsquo;introduire un terme nouveau dans le lexique de l&rsquo;analyse politique togolaise : le nicod\u00e9misme.<br>Emprunt\u00e9 \u00e0 la figure \u00e9vang\u00e9lique de Nicod\u00e8me \u2014 ce pharisien instruit qui, selon l&rsquo;\u00c9vangile de Jean (3, 1-21), vint trouver J\u00e9sus de nuit, anim\u00e9 d&rsquo;une qu\u00eate sinc\u00e8re de v\u00e9rit\u00e9 mais retenu par la prudence de sa condition \u2014, le nicod\u00e9misme d\u00e9signe, dans son acception politique et intellectuelle, l&rsquo;attitude de celui qui soutient une cause ou un pouvoir tout en laissant affleurer, sous les apparences de la neutralit\u00e9 savante, des r\u00e9serves qui en r\u00e9v\u00e8lent les limites. Le nicod\u00e9miste n&rsquo;est pas un opposant dissimul\u00e9 ; il est un partisan embarrass\u00e9, un d\u00e9fenseur dont les concessions finissent par \u00e9branler la d\u00e9monstration qu&rsquo;il entendait consolider. Son \u00e9tude rel\u00e8ve incontestablement de l&rsquo;apologie du nouveau r\u00e9gime constitutionnel togolais. Pourtant, \u00e0 mesure que son argumentation se d\u00e9ploie, elle laisse \u00e9merger des observations, des nuances et des comparaisons qui introduisent une critique discr\u00e8te, souvent involontaire, de la Constitution de la Ve R\u00e9publique. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 la mani\u00e8re de Nicod\u00e8me, Kpodar d\u00e9fend le r\u00e9gime tout en laissant entrevoir, parfois malgr\u00e9 lui, les fragilit\u00e9s de l&rsquo;\u00e9difice qu&rsquo;il s&rsquo;efforce de l\u00e9gitimer.<br>J&rsquo;avoue avoir abord\u00e9 son texte avec une v\u00e9ritable hargne intellectuelle, nourrie d&rsquo;endurance et de patience. Sa densit\u00e9 conceptuelle, sa technicit\u00e9 juridique et la rigueur de son architecture argumentative imposaient une lecture lente et exigeante. Mais tr\u00e8s vite, mon regard de critique litt\u00e9raire m&rsquo;a emp\u00each\u00e9 de le lire comme une simple d\u00e9monstration juridique. J&rsquo;y ai cherch\u00e9 les choix d&rsquo;\u00e9criture, les strat\u00e9gies argumentatives, les non-dits, les h\u00e9sitations et ces moments o\u00f9 le texte semble r\u00e9v\u00e9ler, malgr\u00e9 lui, davantage que ce que l\u2019auteur entendait dire.<br>Mon ambition n&rsquo;est pas ici d\u2019entrer dans une controverse doctrinale, mais d&rsquo;interroger le discours lui-m\u00eame. Car un texte juridique, comme toute \u0153uvre de langage, construit un sens autonomique qui d\u00e9passe parfois les intentions de son auteur. C&rsquo;est pourquoi je le soumets ici aux outils de la stylistique, de l&rsquo;herm\u00e9neutique, de l&rsquo;analyse du discours, de la rh\u00e9torique, et au prisme \u00e0 certaines r\u00e9f\u00e9rences mythologiques.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br><strong>Introduction<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br>\u00ab Les originalit\u00e9s insoup\u00e7onn\u00e9es de la Ve R\u00e9publique togolaise \u00bb est pr\u00e9cis\u00e9ment un article qui surprend \u00e0 la lecture attentive et pose une question singuli\u00e8re, presque provocatrice : quelle est, au fond, la v\u00e9ritable posture intellectuelle et politique de son auteur, Adama Mawul\u00e9 Kpodar face au r\u00e9cent changement constitutionnel au Togo ? Car derri\u00e8re la rigueur de l&rsquo;argumentation juridique, derri\u00e8re la loyaut\u00e9 affich\u00e9e envers les choix du constituant, derri\u00e8re la c\u00e9l\u00e9bration du bic\u00e9phalisme contrast\u00e9 et du dualisme invers\u00e9, quelque chose r\u00e9siste, s&rsquo;accroche, et finit par parler malgr\u00e9 l&rsquo;auteur.<br>Ce quelque chose, c&rsquo;est la v\u00e9rit\u00e9 des m\u00e9canismes institutionnels, qui ne se laisse pas ind\u00e9finiment contenir dans le corset des qualifications favorables. C&rsquo;est la logique interne du r\u00e9gime d\u00e9crit, qui produit ses propres effets ind\u00e9pendamment de l&rsquo;intention de celui qui les d\u00e9crit. C&rsquo;est, enfin, la force des mots choisis pour la description ; ces mots qui, comme nous le verrons, disent souvent plus que ce que l&rsquo;auteur entendait leur faire dire.<br>Avant d\u2019avancer, rappelons rapidement le cadre. La Constitution du 6 mai 2024, adopt\u00e9e sans assembl\u00e9e constituante ni r\u00e9f\u00e9rendum populaire, a institu\u00e9 au Togo une Ve R\u00e9publique fond\u00e9e sur un r\u00e9gime parlementaire dans lequel le Pr\u00e9sident du Conseil des ministres concentre l&rsquo;essentiel des pouvoirs ex\u00e9cutifs, dispose d&rsquo;une ma\u00eetrise quasi absolue de la majorit\u00e9 parlementaire, contr\u00f4le une part significative du S\u00e9nat par voie de nomination, et b\u00e9n\u00e9ficie d&rsquo;un droit de dissolution discr\u00e9tionnaire de l&rsquo;Assembl\u00e9e nationale.<br>Face \u00e0 ce texte constitutionnel, Kpodar s&#8217;emploie \u00e0 d\u00e9montrer que ce r\u00e9gime est non seulement l\u00e9gitime, mais original, novateur, voire mod\u00e9lisant. Mais, le constat qui nous int\u00e9resse est que l\u2019article de Kpodar, qui s\u2019appr\u00e9hende \u00e0 plusieurs titres dans une veine apolog\u00e9tique, officiellement vient d\u00e9fendre le pouvoir de jour, mais ses arguments, examin\u00e9s \u00e0 la lumi\u00e8re de l&rsquo;analyse, r\u00e9v\u00e8lent des concessions constitutives r\u00e9v\u00e9latrices d\u2019une certaine survivance al\u00e9thique.<br>Ce que j\u2019entreprends ici dans cette pr\u00e9sente tribune, c\u2019est de postuler que les textes juridiques, comme les textes litt\u00e9raires, produisent des significations qui exc\u00e8dent l&rsquo;intention consciente de leurs auteurs. Dans cette perspective, le sens ne r\u00e9side pas uniquement dans ce qui est explicitement affirm\u00e9, mais \u00e9galement dans les h\u00e9sitations de l&rsquo;\u00e9nonciation, dans les concessions rh\u00e9toriques, dans les comparaisons choisies, dans les m\u00e9taphores mobilis\u00e9es et jusque dans les silences du texte. En m\u2019appuyant sur les travaux de Roland Barthes, de Paul Ric\u0153ur, de Dominique Maingueneau et de Ruth Amossy (ce sont l\u00e0 des th\u00e9oriciens de la s\u00e9miologie et de l\u2019analyse du discours) et de Pierre Brunel (th\u00e9oricien de la mythocritique), j&rsquo;aborde ces textes comme des discours dont les effets de sens d\u00e9bordent toujours les intentions d\u00e9clar\u00e9es de leurs auteurs. Ainsi, le nicod\u00e9misme appara\u00eet alors moins comme une posture id\u00e9ologique que comme une configuration discursive particuli\u00e8re : celle o\u00f9 l&rsquo;\u00e9criture apolog\u00e9tique devient involontairement productrice de critique.<br>Pour organiser cette lecture, je convoquerai cinq figures mythologiques qui correspondent chacune \u00e0 une dimension du nicod\u00e9misme identifi\u00e9e dans le texte : Janus pour le nicod\u00e9misme \u00e9nonciatif, le cheval de Troie pour le nicod\u00e9misme lexical, Prot\u00e9e pour le nicod\u00e9misme concessif, Pers\u00e9e pour le nicod\u00e9misme comparatif, et l&rsquo;oracle de Delphes pour le nicod\u00e9misme conclusif.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br><strong>I. Le nicod\u00e9misme \u00e9nonciatif ou l&rsquo;ethos de Janus : entre fid\u00e9lit\u00e9 et lucidit\u00e9<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br>\u00c0 l&rsquo;image de Janus, le dieu romain des seuils et des passages, traditionnellement repr\u00e9sent\u00e9 avec deux visages regardant simultan\u00e9ment dans des directions oppos\u00e9es, le discours de Kpodar pr\u00e9sente une double face constitutive. Un visage tourn\u00e9 vers la loyaut\u00e9 institutionnelle : il salue les choix du constituant, affiche sa confiance dans les nouvelles institutions et revendique une posture de neutralit\u00e9 scientifique. Un second visage, tourn\u00e9 vers la lucidit\u00e9 analytique : il laisse transpara\u00eetre, dans les concessions accumul\u00e9es, les modalisateurs d&rsquo;h\u00e9sitation et les silences \u00e9loquents, une conscience aigu\u00eb des fragilit\u00e9s du r\u00e9gime qu&rsquo;il s&rsquo;est donn\u00e9 pour mission de d\u00e9fendre.<br>La figure de Janus n&rsquo;est pas une simple m\u00e9taphore commode : elle est une cl\u00e9 herm\u00e9neutique. Janus n&rsquo;est pas un dieu hypocrite : il est le dieu du passage, du seuil, de l&rsquo;espace interm\u00e9diaire entre deux territoires. De m\u00eame, Kpodar n&rsquo;habite pas le mensonge : il habite le seuil entre deux exigences contradictoires (la fid\u00e9lit\u00e9 institutionnelle et la rigueur analytique) et c&rsquo;est dans cet espace interm\u00e9diaire que le nicod\u00e9misme prend naissance, non comme strat\u00e9gie d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e de dissimulation, mais comme condition discursive impos\u00e9e par la nature m\u00eame de l&rsquo;objet qu&rsquo;il a choisi de d\u00e9fendre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br><strong>A. Le premier visage de Janus : la loyaut\u00e9 affich\u00e9e<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br>Kpodar nous surprend d\u2019embl\u00e9e par le titre m\u00eame de son article : \u00ab Originalit\u00e9s insoup\u00e7onn\u00e9es de la Ve R\u00e9publique togolaise \u00bb. Le substantif m\u00e9lioratif \u00ab originalit\u00e9s \u00bb annonce une entreprise de valorisation et invite le lecteur \u00e0 d\u00e9couvrir les m\u00e9rites singuliers du nouveau r\u00e9gime. Mais l&rsquo;adjectif \u00ab insoup\u00e7onn\u00e9es \u00bb, par son effet de pr\u00e9supposition, introduit simultan\u00e9ment l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un d\u00e9voilement : ce qui \u00e9tait cach\u00e9 doit \u00eatre mis au jour. \u00c0 la mani\u00e8re de Janus, le titre regarde ainsi dans deux directions. Il promet une apologie des innovations institutionnelles tout en ouvrant un espace d&rsquo;exploration o\u00f9 les \u00ab originalit\u00e9s \u00bb r\u00e9v\u00e9l\u00e9es pourront aussi \u00eatre per\u00e7ues comme des singularit\u00e9s probl\u00e9matiques. D\u00e8s son seuil, le texte porte donc en lui cette ambivalence qui caract\u00e9rise le nicod\u00e9misme : l&rsquo;\u00e9loge annonc\u00e9 m\u00e9nage d\u00e9j\u00e0 la possibilit\u00e9 d&rsquo;une lecture critique. Et c\u2019est l\u00e0 toute la posture embarrassante du juriste apologiste de la Ve R\u00e9publique togolaise.<br>Ensuite, Kpodar construit d\u00e8s les premi\u00e8res pages de son article un \u00e9thos de juriste rigoureux et objectif. Il se r\u00e9clame de la \u00ab d\u00e9marche \u00bb et de la \u00ab m\u00e9thodologie \u00bb du professeur Michel Troper pour une \u00ab classification scientifique rigoureuse \u00bb (Kpodar, p. 3), et annonce qu&rsquo;il empruntera \u00ab un regard plus dissertatif que purement critique \u00bb (ibid., p. 5). Cette pr\u00e9cision pr\u00e9liminaire est en elle-m\u00eame r\u00e9v\u00e9latrice : en \u00e9non\u00e7ant qu&rsquo;il ne sera pas critique, Kpodar signale que la critique est une possibilit\u00e9 que son texte risque de produire malgr\u00e9 lui, et que c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment cette production involontaire qu&rsquo;il cherche \u00e0 pr\u00e9venir. C&rsquo;est l\u00e0 (apr\u00e8s le titre m\u00eame de l\u2019article) le premier sympt\u00f4me du nicod\u00e9misme \u00e9nonciatif dans sa dimension janusienne : la n\u00e9cessit\u00e9 de nier par avance ce qu&rsquo;on risque malgr\u00e9 soi d&rsquo;accomplir.<br>Cette loyaut\u00e9 affich\u00e9e se traduit encore dans l&rsquo;affirmation liminaire que la Ve R\u00e9publique togolaise, \u00ab inspir\u00e9e du r\u00e9gime parlementaire \u00bb, comporterait des \u00ab richesses qui en font un r\u00e9gime particulier, voire un mod\u00e8le unique \u00bb (ibid., p. 1). La formulation est habile : en qualifiant le r\u00e9gime de \u00ab mod\u00e8le unique \u00bb, Kpodar construit l&rsquo;image d&rsquo;une contribution originale au constitutionnalisme compar\u00e9, dont la singularit\u00e9 serait une qualit\u00e9 plut\u00f4t qu&rsquo;un probl\u00e8me. C&rsquo;est le premier visage de Janus dans toute sa s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 : celui du juriste qui admire ce qu&rsquo;il analyse.<br>Mais Janus ne poss\u00e8de jamais un seul visage. \u00c0 mesure que le discours progresse, la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 de la loyaut\u00e9 institutionnelle se l\u00e9zarde et laisse appara\u00eetre une seconde figure : celle d&rsquo;un juriste dont les propres constats exc\u00e8dent peu \u00e0 peu l&rsquo;intention apolog\u00e9tique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br><strong>B. L&rsquo;\u00e9mergence du second visage : la fissuration de l&rsquo;ethos loyal<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br>Le second visage de Janus \u00e9merge progressivement au fil du texte, \u00e0 mesure que la pr\u00e9cision descriptive impose ses propres exigences de v\u00e9rit\u00e9. La fissuration de l&rsquo;ethos loyal est particuli\u00e8rement perceptible dans les passages o\u00f9 Kpodar, contraint par la rigueur de son analyse, formule des constats dont la port\u00e9e critique d\u00e9passe manifestement l&rsquo;intention apolog\u00e9tique initiale.<br>En effet, apr\u00e8s avoir c\u00e9l\u00e9br\u00e9 \u00ab les originalit\u00e9s insoup\u00e7onn\u00e9es \u00bb du r\u00e9gime, comme nous l\u2019avons d\u00e9j\u00e0 plus haut, il en vient \u00e0 formuler un \u00e9tonnement analytique qui contredit son ethos initial : \u00ab Cette responsabilit\u00e9 peut \u00e0 premi\u00e8re vue surprendre \u00bb (Kpodar, p. 16). La surprise avou\u00e9e par l&rsquo;apologiste lui-m\u00eame est le sympt\u00f4me textuel le plus clair du retournement de Janus : le visage loyal se trouve momentan\u00e9ment supplant\u00e9 par le visage lucide, qui voit dans le r\u00e9gime non plus une originalit\u00e9 \u00e0 c\u00e9l\u00e9brer mais une anomalie \u00e0 expliquer. La formule qui suit confirme ce basculement : \u00ab l&rsquo;on peut l\u00e9gitimement se demander par rapport \u00e0 ses attributions constitutionnelles les actes que le Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique peut accomplir dans l&rsquo;exercice de ses fonctions et qui pourraient constituer des manquements \u00e0 ses devoirs \u00bb (ibid., p. 16). Cette interrogation, formul\u00e9e par l&rsquo;apologiste lui-m\u00eame, est le type m\u00eame du questionnement que soul\u00e8ve la critique constitutionnelle la plus s\u00e9v\u00e8re. En la formulant, Kpodar laisse appara\u00eetre, le temps d&rsquo;un paragraphe, le visage de Janus qu&rsquo;il avait d\u00e9cid\u00e9 de tenir cach\u00e9.<br>Aussi faut-il ajouter qu\u2019apr\u00e8s avoir \u00e9galement annonc\u00e9 que le r\u00e9gime togolais est un \u00ab mod\u00e8le unique \u00bb, Kpodar est contraint d&rsquo;\u00e9crire, \u00e0 propos du Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique : \u00ab bien qu&rsquo;\u00e9lu au suffrage universel indirect, le Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique n&rsquo;est nullement au centre du pouvoir. \u00c0 l&rsquo;instar du monarque dans le r\u00e9gime parlementaire britannique qui r\u00e8gne mais ne gouverne pas, le Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique au Togo existe, mais ne pr\u00e9side rien et ne gouverne pas \u00bb (ibid., p. 10). Cette formule (\u00ab existe, mais ne pr\u00e9side rien et ne gouverne pas \u00bb) est remarquable par sa franchise involontaire. Elle dit, dans la brutalit\u00e9 de sa construction adversative, ce que l&rsquo;apologie aurait d\u00fb dissimuler : que le chef de l&rsquo;\u00c9tat togolais est une figure d&rsquo;existence sans substance, une pr\u00e9sence institutionnelle vid\u00e9e de tout contenu politique r\u00e9el. La comparaison avec le monarque britannique, convoqu\u00e9e pour l\u00e9gitimer cette configuration, la r\u00e9v\u00e8le simultan\u00e9ment comme une anomalie : dans les r\u00e9gimes monarchiques parlementaires que cite Kpodar, le roi est au moins le garant symbolique d&rsquo;une tradition nationale mill\u00e9naire. Le Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique togolais, lui, n&rsquo;a m\u00eame pas cette profondeur historique pour justifier son effacement. Le second visage de Janus a parl\u00e9.<br>Ce basculement se confirme lorsque Kpodar formule, de sa propre initiative, la question que la critique sans complaisance du r\u00e9gime ne pourrait pas mieux formuler : \u00ab l&rsquo;on peut l\u00e9gitimement se demander par rapport \u00e0 ses attributions constitutionnelles les actes que le Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique peut accomplir dans l&rsquo;exercice de ses fonctions et qui pourraient constituer des manquements \u00e0 ses devoirs manifestement incompatibles avec l&rsquo;exercice de son mandat \u00bb (ibid., p. 16). Cette interrogation est d&rsquo;autant plus significative qu&rsquo;elle n&rsquo;est pas pos\u00e9e par un critique du r\u00e9gime, mais par son apologiste. En ouvrant lui-m\u00eame cette bo\u00eete de Pandore, Kpodar r\u00e9v\u00e8le l&rsquo;impossibilit\u00e9 structurelle de d\u00e9fendre sans h\u00e9siter un m\u00e9canisme dont la logique interne r\u00e9siste \u00e0 toute justification coh\u00e9rente : destituer un chef d&rsquo;\u00c9tat d\u00e9muni de pouvoirs pour des manquements que ses pouvoirs ne lui permettaient pas de commettre.<br>Au bout du compte, la bo\u00eete de Pandore est d\u00e9sormais ouverte. Mais ce qui s&rsquo;en \u00e9chappe ne se limite pas aux paradoxes du r\u00e9gime : c&rsquo;est aussi une mani\u00e8re particuli\u00e8re d&rsquo;\u00e9crire, o\u00f9 chaque \u00ab peut-\u00eatre \u00bb, chaque \u00ab semble \u00bb, chaque \u00ab sans doute \u00bb traduit l&rsquo;oscillation permanente entre la fid\u00e9lit\u00e9 institutionnelle et l&rsquo;exigence de v\u00e9rit\u00e9. Les modalisateurs deviennent ainsi les inflexions les plus subtiles du visage de Janus.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br><strong>C. Les modalisateurs comme marqueurs de l&rsquo;oscillation janusienne<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br>Si la figure de Janus d\u00e9crit la posture \u00e9nonciative d&rsquo;ensemble du texte, les modalisateurs en constituent la manifestation linguistique la plus fine. Ils signalent, au niveau de la phrase, les micro-retournements de Janus, c\u2019est-\u00e0-dire les instants o\u00f9 le visage loyal c\u00e8de momentan\u00e9ment la place au visage lucide.<br>Ainsi, la formule \u00ab il nous semble donc que la certitude d&rsquo;un r\u00e9gime parlementaire moniste n&rsquo;est pas si \u00e9vidente que cela para\u00eet \u00e0 premi\u00e8re vue \u00bb (ibid., p. 5) accumule deux modalisateurs dans une m\u00eame phrase (\u00ab il nous semble \u00bb et \u00ab para\u00eet \u00e0 premi\u00e8re vue \u00bb), comme si le retournement de Janus s&rsquo;op\u00e9rait deux fois en quelques mots. Ce passage est d&rsquo;autant plus r\u00e9v\u00e9lateur que Kpodar venait d&rsquo;affirmer, quelques lignes plus t\u00f4t, que la doctrine souligne que \u00ab la Ve R\u00e9publique est un r\u00e9gime parlementaire moniste \u00bb, affirmation qu&rsquo;il cite sans la contester formellement, mais qu&rsquo;il relativise aussit\u00f4t par ses modalisateurs. Le premier visage de Janus cite la doctrine favorable ; le second visage h\u00e9site, nuance, et glisse un doute que le texte ne peut pas assumer directement.<br>De m\u00eame, la formule conclusive de la premi\u00e8re partie, \u00ab On peut parler d&rsquo;un r\u00e9gime atypique, un mod\u00e8le de genre nouveau qui entre malais\u00e9ment dans la cat\u00e9gorie des r\u00e9gimes parlementaires classiques \u00bb (ibid., p. 3), est janusienne dans sa construction m\u00eame. \u00ab On peut parler \u00bb : modalisation prudente, qui dit sans affirmer, qui avance sans s&rsquo;engager. \u00ab Entre malais\u00e9ment \u00bb : l&rsquo;adverbe dit la r\u00e9sistance, la difficult\u00e9 d&rsquo;insertion dans les cat\u00e9gories reconnues ; ce qui, dans le vocabulaire du constitutionnalisme compar\u00e9, n&rsquo;est pas un \u00e9loge mais un diagnostic d&rsquo;inclassabilit\u00e9. C&rsquo;est le second visage de Janus qui parle ici, malgr\u00e9 le premier.<br>Somme toute, avec Janus, le discours r\u00e9v\u00e9lait d\u00e9j\u00e0 ses deux visages. Le cheval de Troie va maintenant en r\u00e9v\u00e9ler le m\u00e9canisme. Car les mots, introduits pour d\u00e9fendre le r\u00e9gime, portent souvent en eux les germes de la critique qu&rsquo;ils \u00e9taient pr\u00e9cis\u00e9ment charg\u00e9s de d\u00e9samorcer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br><strong>II. Le nicod\u00e9misme lexical ou le cheval de Troie du vocabulaire apolog\u00e9tique<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br>Dans la tradition hom\u00e9rique, le cheval de Troie est l&#8217;embl\u00e8me de la dissimulation : pr\u00e9sent\u00e9 comme un pr\u00e9sent, il renferme en r\u00e9alit\u00e9 les instruments de la chute de Troie. Il en va de m\u00eame du nicod\u00e9misme lexical chez Kpodar. Les mots qu&rsquo;il mobilise appartiennent au vocabulaire classique du droit constitutionnel compar\u00e9 et semblent, \u00e0 premi\u00e8re vue, renforcer la l\u00e9gitimit\u00e9 du r\u00e9gime. Pourtant, une fois introduits dans le texte, ils produisent un effet inverse : leur pr\u00e9cision s\u00e9mantique finit par fragiliser la d\u00e9monstration qu&rsquo;ils \u00e9taient cens\u00e9s soutenir. C&rsquo;est ce que j&rsquo;appelle le cheval de Troie lexical. Sa force tient pr\u00e9cis\u00e9ment au fait qu&rsquo;il n&rsquo;est pas le produit d&rsquo;une strat\u00e9gie consciente. Comme Nicod\u00e8me, qui, sous le langage respectueux du pharisien, laissait d\u00e9j\u00e0 transpara\u00eetre sa qu\u00eate de v\u00e9rit\u00e9, Kpodar choisit des mots dont la rigueur scientifique exc\u00e8de, malgr\u00e9 lui, l&rsquo;intention apolog\u00e9tique et finit par r\u00e9v\u00e9ler davantage ce qu&rsquo;elle ne voulait dire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br><strong>A. Le mot de \u00ab Originalit\u00e9 \u00bb : le cheval de Troie de l&rsquo;inclassabilit\u00e9<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br>Un premier cheval de Troie nicod\u00e9mique m\u00e9rite attention : celui de l&rsquo;originalit\u00e9, qui structure tout l&rsquo;article de Kpodar (Les originalit\u00e9s insoup\u00e7onn\u00e9es de la Ve R\u00e9publique togolaise). Introduit comme une valorisation (le r\u00e9gime togolais serait original au sens de novateur, de cr\u00e9ateur, de contributeur enrichissant \u00e0 la science constitutionnelle), le terme lib\u00e8re, une fois int\u00e9gr\u00e9 dans le corps de la d\u00e9monstration, un second sens nicod\u00e9mique qui contredit le premier : l&rsquo;originalit\u00e9 comme inclassabilit\u00e9, comme r\u00e9sistance aux cat\u00e9gories reconnues, comme d\u00e9rogation aux standards d\u00e9mocratiques \u00e9tablis.<br>Ce nicod\u00e9misme lexical de l&rsquo;originalit\u00e9 op\u00e8re \u00e0 deux niveaux simultan\u00e9s qui correspondent exactement aux deux visages du nicod\u00e9misme \u00e9nonciatif analys\u00e9 pr\u00e9c\u00e9demment. Au premier niveau (celui du visage loyal), l&rsquo;originalit\u00e9 dit : le Togo a innov\u00e9, enrichi le constitutionnalisme compar\u00e9, produit un mod\u00e8le digne d&rsquo;\u00eatre imit\u00e9. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au second niveau (celui du visage lucide qui \u00e9merge malgr\u00e9 l&rsquo;auteur), l&rsquo;originalit\u00e9 dit : ce r\u00e9gime ne ressemble \u00e0 aucun autre, ne peut \u00eatre rang\u00e9 dans aucune cat\u00e9gorie d\u00e9mocratique reconnue, \u00e9chappe aux garanties que ces cat\u00e9gories sont cens\u00e9es assurer. Kpodar lui-m\u00eame d\u00e9livre la cl\u00e9 de ce nicod\u00e9misme dans sa conclusion, lorsqu&rsquo;il affirme que le r\u00e9gime togolais \u00ab ne peut \u00eatre calfeutr\u00e9 dans la cat\u00e9gorie des r\u00e9gimes parlementaires monistes \u00bb (Kpodar, p. 22). L&rsquo;originalit\u00e9 insoup\u00e7onn\u00e9e du r\u00e9gime se r\u00e9v\u00e8le ainsi, au terme de la d\u00e9monstration qui \u00e9tait cens\u00e9e la c\u00e9l\u00e9brer, comme une inclassabilit\u00e9 constitutionnelle, c&rsquo;est-\u00e0-dire pr\u00e9cis\u00e9ment le diagnostic que dressent les d\u00e9tracteurs du r\u00e9gime. Le cheval de Troie qui caract\u00e9rise le terme de \u00ab l&rsquo;originalit\u00e9 \u00bb a accompli son \u0153uvre jusqu&rsquo;au bout : introduit pour c\u00e9l\u00e9brer le r\u00e9gime, il a fini, dans les mots m\u00eames de son apologiste, par en r\u00e9v\u00e9ler l&rsquo;anomalie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br><strong>B. Les termes de \u00ab Effac\u00e9 \u00bb et \u00ab jupit\u00e9rien \u00bb : le couple nicod\u00e9mique par excellence<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br>Le nicod\u00e9misme lexical de Kpodar est suffisamment manifeste dans le couple d&rsquo;\u00e9pith\u00e8tes qu&rsquo;il forge pour caract\u00e9riser les deux t\u00eates de l&rsquo;ex\u00e9cutif : le Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique \u00ab effac\u00e9 \u00bb (ibid., p. 9, titre de la sous-section B-1) et le Pr\u00e9sident du Conseil \u00ab jupit\u00e9rien \u00bb (ibid., p. 11, titre de la sous-section B-2).<br>Effac\u00e9 : le terme dit, dans sa brutalit\u00e9 m\u00eame, ce que l&rsquo;apologie n&rsquo;aurait pas d\u00fb dire. Kpodar l&rsquo;assume pourtant pleinement, \u00e9crivant que le Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique \u00ab ne dispose, ni en droit ni en pratique d&rsquo;un v\u00e9ritable pouvoir politique, mais des fonctions protocolaires \u00bb (ibid., p. 9), qu&rsquo;il est \u00ab une personnalit\u00e9 en retrait qui est hors des \u00ab m\u00eal\u00e9es \u00bb politiques \u00bb (ibid., p. 9), et que \u00ab bien qu&rsquo;\u00e9lu au suffrage universel indirect, le Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique n&rsquo;est nullement au centre du pouvoir \u00bb (ibid., p. 10). Ces formulations se succ\u00e8dent comme des coups de pinceau qui effacent progressivement la figure du chef de l&rsquo;\u00c9tat de la toile institutionnelle. Le cheval de Troie lexical est ici d&rsquo;une redoutable efficacit\u00e9 : le terme de \u00ab effac\u00e9 \u00bb, introduit comme une cat\u00e9gorie analytique descriptive, dit en un mot ce qu&rsquo;il faudrait plusieurs pages pour d\u00e9montrer : le chef de l&rsquo;\u00c9tat demeure chef de l&rsquo;\u00c9tat par le titre, mais ne l&rsquo;est plus v\u00e9ritablement par la substance des pouvoirs qui fondent traditionnellement cette qualit\u00e9.<br>Jupit\u00e9rien : le terme est, des deux, le cheval de Troie le plus charg\u00e9. Jupiter (Zeus dans la tradition grecque) est le dieu supr\u00eame de l&rsquo;Olympe, le ma\u00eetre des dieux et des hommes, celui dont la volont\u00e9 est loi et dont la puissance n&rsquo;admet pas de limite. Kpodar le convoque pour d\u00e9signer le Pr\u00e9sident du Conseil, dont il d\u00e9crit les pouvoirs comme \u00ab nombreux, vari\u00e9s et couvrent tous les aspects de la conduite de la Nation \u00bb (ibid., p. 11), ajoutant qu&rsquo;en \u00ab attribuant directement les comp\u00e9tences au Pr\u00e9sident du Conseil et non pas au Gouvernement, le pouvoir constituant togolais reconnait explicitement qu&rsquo;il est le centre n\u00e9vralgique du pouvoir. Sa pr\u00e9pond\u00e9rance en fait la cl\u00e9 de vo\u00fbte des institutions de la Ve R\u00e9publique \u00bb (ibid., p. 12).<br>Cette accumulation descriptive autour de l&rsquo;\u00e9pith\u00e8te \u00ab jupit\u00e9rien \u00bb est un cheval de Troie nicod\u00e9mique d&rsquo;une port\u00e9e consid\u00e9rable. Qualifier le Pr\u00e9sident du Conseil de jupit\u00e9rien, c&rsquo;est reconna\u00eetre, dans le vocabulaire m\u00eame de la mythologie du pouvoir absolu, que ses pr\u00e9rogatives d\u00e9passent le cadre ordinaire du parlementarisme, dans lequel le Premier ministre est primus inter pares (premier parmi les pairs), non un dieu. Le lecteur attentif ne peut manquer de noter que les apologistes les plus ardents du pr\u00e9sidentialisme africain avaient pr\u00e9cis\u00e9ment recours \u00e0 ce type de vocabulaire olympien pour d\u00e9crire des chefs d&rsquo;\u00c9tat dont la puissance d\u00e9bordait les cat\u00e9gories constitutionnelles. En appliquant la m\u00eame rh\u00e9torique au Pr\u00e9sident du Conseil, Kpodar r\u00e9v\u00e8le, dans le reflet de son propre vocabulaire, ce que son texte voulait taire : que la concentration des pouvoirs d\u00e9crite n&rsquo;est pas une sophistication du parlementarisme, mais une pr\u00e9sidentialisation d\u00e9guis\u00e9e, ou m\u00eame une hyper-pr\u00e9sidentialisation carnavalis\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br><strong>C. le terme de \u00ab Rationalisation \u00bb : le cheval de Troie de la neutralisation glorifi\u00e9e<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br>Le terme de \u00ab rationalisation \u00bb est un cheval de Troie lexical imposant dans l&rsquo;article de Kpodar. Il revient comme une litanie d\u00e9fensive : \u00ab rationalisation accentu\u00e9e \u00bb (ibid., p. 17), \u00ab r\u00e9gime hyper rationalis\u00e9 \u00bb (ibid., p. 17), \u00ab rationalisation novatrice \u00bb (ibid., p. 17). Dans le vocabulaire du constitutionnalisme compar\u00e9, la rationalisation du parlementarisme d\u00e9signe la technique par laquelle un constituant neutralise le pouvoir parlementaire de contr\u00f4le pour \u00e9viter l&rsquo;instabilit\u00e9 gouvernementale. Dire qu&rsquo;un r\u00e9gime est hyper rationalis\u00e9, c&rsquo;est donc dire qu&rsquo;il a pouss\u00e9 \u00e0 l&rsquo;extr\u00eame la neutralisation du Parlement ; ce qui est pr\u00e9cis\u00e9ment le diagnostic que les critiques du r\u00e9gime formuleraient en termes d&rsquo;autoritarisme constitutionnel.<br>Aussi le cheval de Troie lib\u00e8re-t-il ses soldats lorsque Kpodar, d\u00e9crivant les conditions de la motion de d\u00e9fiance, \u00e9crit que la soumission de sa recevabilit\u00e9 \u00e0 la signature de deux cinqui\u00e8mes au moins des membres de l&rsquo;Assembl\u00e9e nationale \u00ab la rend hypoth\u00e9tique parce que non seulement le quorum serait difficile \u00e0 atteindre, mais aussi des d\u00e9put\u00e9s rechigneront \u00e0 la signer pour ne pas appara\u00eetre comme frondeurs ou tra\u00eetres vis-\u00e0-vis de leurs propres partis politiques \u00bb (ibid., p. 17). Les termes \u00ab rechigneront \u00bb, \u00ab frondeurs \u00bb, \u00ab tra\u00eetres \u00bb sont les soldats sortis du ventre de la \u00ab rationalisation novatrice \u00bb : ils d\u00e9crivent, dans leur brutalit\u00e9 involontaire, non pas un parlement d\u00e9lib\u00e9rant librement, mais une assembl\u00e9e paralys\u00e9e par la peur de la sanction partisane. La rationalisation que Kpodar c\u00e9l\u00e8bre comme une innovation constitutionnelle se r\u00e9v\u00e8le, dans ses propres mots, comme un m\u00e9canisme d&rsquo;inhibition de la repr\u00e9sentation parlementaire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br><strong>D. L\u2019expression \u00ab Peau de chagrin \u00bb : le cheval de Troie de l&#8217;emprunt litt\u00e9raire<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br>Kpodar titre sa sous-section sur le chef de l&rsquo;\u00c9tat : \u00ab Le Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique : des pouvoirs en peau de chagrin mais responsable politiquement \u00bb (ibid., p. 15). Ici, la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Balzac n&rsquo;est pas anodine. Dans le roman \u00e9ponyme, la peau de chagrin est un talisman qui r\u00e9tr\u00e9cit \u00e0 chaque d\u00e9sir exauc\u00e9 ; il s\u2019agit de la m\u00e9taphore de la dilapidation irr\u00e9versible d&rsquo;un capital vital. Transpos\u00e9e au Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique togolais, cette image dit quelque chose que l&rsquo;analyse juridique directe n&rsquo;aurait peut-\u00eatre pas os\u00e9 formuler aussi clairement : les pouvoirs du chef de l&rsquo;\u00c9tat sont en train de se r\u00e9duire, ou ont d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 r\u00e9duits, \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat de peau de chagrin : un r\u00e9sidu de pr\u00e9rogatives dont chaque exercice potentiel r\u00e9v\u00e8le l&rsquo;inconsistance.<br>Il est clair que cet emprunt litt\u00e9raire est un cheval de Troie nicod\u00e9mique d&rsquo;une subtilit\u00e9 remarquable : il introduit dans le texte juridique une image romanesque dont le contenu critique, notamment la d\u00e9possession progressive, l&rsquo;amenuisement in\u00e9luctable, est si fort qu&rsquo;il r\u00e9siste \u00e0 toute r\u00e9interpr\u00e9tation apolog\u00e9tique. On ne peut pas lire \u00ab peau de chagrin \u00bb dans un texte constitutionnel sans entendre Balzac derri\u00e8re, et ce que Balzac dit, dans son roman, n&rsquo;est pas compatible avec l&rsquo;image d&rsquo;un r\u00e9gime \u00e9quilibr\u00e9 et d\u00e9mocratiquement satisfaisant : le destin du Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique est comparable finalement \u00e0 la destin\u00e9e tragique du personnage de Rapha\u00ebl de Valentin, dont un talisman magique r\u00e9alise tous les d\u00e9sirs en consumant peu \u00e0 peu son existence.<br>\u00c0 ce stade, le probl\u00e8me n&rsquo;est plus celui d&rsquo;un mot ou d&rsquo;une image. C&rsquo;est l&rsquo;ensemble du champ lexical qui commence \u00e0 produire un effet de sens autonome. Les termes employ\u00e9s se r\u00e9pondent, s&rsquo;accumulent et finissent par dessiner une v\u00e9ritable cartographie s\u00e9mantique de la domination.<br>E. La cartographie s\u00e9mantique de la domination<br>Une lecture cartographique du vocabulaire de l&rsquo;article r\u00e9v\u00e8le, au-del\u00e0 des chevaux de Troie individuels, l&rsquo;existence d&rsquo;un syst\u00e8me lexical nicod\u00e9mique coh\u00e9rent qui s&rsquo;est constitu\u00e9 malgr\u00e9 l&rsquo;auteur. Ce syst\u00e8me (effac\u00e9, jupit\u00e9rien, hyper rationalis\u00e9, neutralis\u00e9, hypoth\u00e9tique, rechigneront, frondeurs, tra\u00eetres, peau de chagrin, Lucky Luke constitutionnel, duo gagnant, duel perdant) dessine une repr\u00e9sentation du pouvoir togolais qui n&rsquo;est pas celle d&rsquo;une d\u00e9mocratie parlementaire \u00e9quilibr\u00e9e, mais celle d&rsquo;un r\u00e9gime de domination organis\u00e9e dans lequel les m\u00e9canismes de contr\u00f4le sont soit neutralis\u00e9s soit confisqu\u00e9s.<br>De ce fait, la figure du \u00ab Lucky Luke constitutionnel \u00bb m\u00e9rite une attention particuli\u00e8re. Kpodar l&#8217;emprunte \u00e0 la bande dessin\u00e9e franco-belge pour d\u00e9crire la conflictualit\u00e9 immanente entre le Pr\u00e9sident du Conseil et la majorit\u00e9 parlementaire : \u00ab Qui aura le tir le plus rapide, le plus rapide que son ombre, et le r\u00e9volver plus vite que l&rsquo;\u00e9clair pour atteindre son partenaire devenu un jour indisciplin\u00e9 ? \u00bb (ibid., p. 13). Cette image de duel western introduit dans le texte constitutionnel une m\u00e9taphore de confrontation arm\u00e9e dont la port\u00e9e est nicod\u00e9mique : elle dit, dans le langage ludique de la bande dessin\u00e9e, ce que l&rsquo;analyse juridique tait ; c\u2019est-\u00e0-dire que la relation entre le Pr\u00e9sident du Conseil et sa majorit\u00e9 n&rsquo;est pas une relation de collaboration parlementaire d\u00e9lib\u00e9rative, mais une relation de rivalit\u00e9 potentielle dans laquelle la survie appartient au plus rapide \u00e0 d\u00e9gainer. Cette m\u00e9taphore exc\u00e8de l&rsquo;intention de celui qui l&#8217;emploie. Elle laisse entendre que le r\u00e9gime parlementaire togolais repose davantage sur une logique de domination que sur une v\u00e9ritable culture de la d\u00e9lib\u00e9ration.<br>Tout compte fait, si le cheval de Troie montrait comment les mots pouvaient trahir l&rsquo;apologie, Prot\u00e9e va d\u00e9sormais r\u00e9v\u00e9ler comment l&rsquo;argumentation elle-m\u00eame se m\u00e9tamorphose pour diff\u00e9rer ce qu&rsquo;elle ne peut enti\u00e8rement nier. Le nicod\u00e9misme ne change plus seulement de vocabulaire ; il change de forme.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br><strong>III. Le nicod\u00e9misme concessif ou le Prot\u00e9e du \u00ab oui, mais \u00bb<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br>Apr\u00e8s avoir mis au jour les h\u00e9sitations de l&rsquo;ethos et les ambigu\u00eft\u00e9s du lexique, j\u2019aborde maintenant le c\u0153ur de la m\u00e9canique argumentative. La rh\u00e9torique classique d\u00e9finit la concession comme l&rsquo;art de reconna\u00eetre ce que l&rsquo;on ne peut raisonnablement contester afin de mieux pr\u00e9server la th\u00e8se que l&rsquo;on entend d\u00e9fendre. Mais, dans le texte examin\u00e9 ici, cette strat\u00e9gie devient prot\u00e9iforme. \u00c0 l&rsquo;image de Prot\u00e9e, le dieu marin qui se m\u00e9tamorphosait sans cesse pour \u00e9chapper \u00e0 ceux qui voulaient lui arracher la v\u00e9rit\u00e9, Kpodar affirme, nuance, corrige et se reformule continuellement. Pourtant, \u00e0 force de suivre ces m\u00e9tamorphoses, le lecteur finit par saisir ce que le discours cherchait \u00e0 retenir. Le nicod\u00e9misme concessif ne consiste donc pas, me semble-t-il, \u00e0 nier la v\u00e9rit\u00e9, mais \u00e0 la diff\u00e9rer par une succession de concessions qui, paradoxalement, finissent par la r\u00e9v\u00e9ler.<br>A. La concession comme matrice prot\u00e9iforme<br>La structure argumentative de Kpodar repose sur un sch\u00e9ma rh\u00e9torique r\u00e9current : le triptyque affirmation, r\u00e9serve, r\u00e9affirmation. C\u2019est l\u00e0 la formule m\u00eame de la m\u00e9tamorphose prot\u00e9enne transpos\u00e9e \u00e0 l&rsquo;argumentation. On en trouve une illustration exemplaire dans le traitement de la motion de d\u00e9fiance.<br>En effet, Kpodar affirme d&rsquo;abord que les conditions de la motion assurent \u00ab de fa\u00e7on confortable la stabilit\u00e9 du Gouvernement \u00bb (ibid., p. 17) : premi\u00e8re forme de Prot\u00e9e, affirmation valorisante. Saisi sur cette affirmation, il se m\u00e9tamorphose aussit\u00f4t et conc\u00e8de que la soumission de sa recevabilit\u00e9 \u00e0 la signature des deux tiers des membres de l&rsquo;Assembl\u00e9e nationale \u00ab la rend hypoth\u00e9tique parce que non seulement le quorum serait difficile \u00e0 atteindre, mais aussi des d\u00e9put\u00e9s rechigneront \u00e0 la signer pour ne pas appara\u00eetre comme frondeurs ou tra\u00eetres \u00bb (ibid., p. 17) : seconde forme, r\u00e9serve qui vide de sa substance la qualification pr\u00e9c\u00e9dente. Mais Prot\u00e9e ne s&rsquo;arr\u00eate jamais \u00e0 sa premi\u00e8re m\u00e9tamorphose : une troisi\u00e8me forme intervient, transformant l&rsquo;impossibilit\u00e9 pratique en qualit\u00e9 constitutionnelle, puisque la rationalisation est pr\u00e9sent\u00e9e comme \u00ab novatrice \u00bb (ibid., p. 17) et conforme aux meilleures pratiques du parlementarisme compar\u00e9. Le lecteur qui maintient sa prise \u00e0 travers chaque transformation finit par obtenir la v\u00e9rit\u00e9 : le m\u00e9canisme de censure est, dans les mots m\u00eame de son apologiste, pratiquement inutilisable.<br>Ce mouvement prot\u00e9en est encore plus visible dans le passage consacr\u00e9 \u00e0 la responsabilit\u00e9 politique du Gouvernement. \u00c0 ce niveau, Kpodar affirme d&rsquo;abord que \u00ab la responsabilit\u00e9 politique du Gouvernement est donc purement factuelle puisqu&rsquo;elle ne conduit pas \u00e0 son renversement effectif total \u00bb (ibid., p. 19). Cette formulation est une m\u00e9tamorphose nicod\u00e9mique remarquable : \u00ab purement factuelle \u00bb et \u00ab ne conduit pas \u00e0 son renversement effectif total \u00bb sont deux syntagmes qui se contredisent sans que l&rsquo;auteur semble en percevoir le paradoxe. Une responsabilit\u00e9 qui est \u00ab purement factuelle \u00bb et qui \u00ab ne conduit pas au renversement \u00bb n&rsquo;est pas une responsabilit\u00e9 au sens constitutionnel du terme : c&rsquo;est une fiction constitutionnelle, la forme sans la substance. Prot\u00e9e a donn\u00e9 trois formes \u00e0 la m\u00eame v\u00e9rit\u00e9 pour ne pas avoir \u00e0 la livrer directement, mais c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment dans le troisi\u00e8me terme, \u00ab purement factuelle \u00bb, que la v\u00e9rit\u00e9 s&rsquo;est gliss\u00e9e malgr\u00e9 lui.<br>Apr\u00e8s tout, les m\u00e9tamorphoses de Prot\u00e9e ne s&rsquo;arr\u00eatent pas au vocabulaire concessif. Elles gagnent d\u00e9sormais la structure m\u00eame de l&rsquo;apologie. \u00c0 force de se transformer pour pr\u00e9server sa d\u00e9monstration, le discours finit par se d\u00e9rober \u00e0 lui-m\u00eame et par fragiliser la th\u00e8se qu&rsquo;il entendait d\u00e9fendre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>B. Le paradoxe de l&rsquo;apologie conditionnelle : Prot\u00e9e qui se d\u00e9robe \u00e0 sa propre forme<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br>Une v\u00e9ritable apologie affirme sans condition. L&rsquo;apologie nicod\u00e9mique de Kpodar, elle, affirme sous condition ; \u00e0 peine a-t-elle pris une forme qu&rsquo;elle s&rsquo;en \u00e9chappe d\u00e9j\u00e0. Ce paradoxe est particuli\u00e8rement net dans le passage suivant : \u00ab Il en r\u00e9sulte que dans le r\u00e9gime parlementaire togolais, m\u00eame si le Gouvernement proc\u00e8de de l&rsquo;Assembl\u00e9e nationale, c&rsquo;est en r\u00e9alit\u00e9 ce gouvernement qui domine l&rsquo;Assembl\u00e9e nationale au bout du compte et qui dicte le fonctionnement du r\u00e9gime \u00e0 travers le Pr\u00e9sident du Conseil \u00bb (ibid., p. 19).<br>Cette phrase est une ultime m\u00e9tamorphose prot\u00e9enne d&rsquo;une port\u00e9e fascinante. En partant de l&rsquo;affirmation que \u00ab le Gouvernement proc\u00e8de de l&rsquo;Assembl\u00e9e nationale \u00bb (th\u00e8se fondamentale du parlementarisme moniste), Kpodar se retrouve contraint, par la logique m\u00eame de son analyse, \u00e0 conc\u00e9der que c&rsquo;est \u00ab en r\u00e9alit\u00e9 ce gouvernement qui domine l&rsquo;Assembl\u00e9e nationale \u00bb. Ce renversement est complet : le Gouvernement, cens\u00e9 proc\u00e9der du Parlement et en \u00eatre l&rsquo;\u00e9manation responsable, en est devenu le dominant. Prot\u00e9e a chang\u00e9 de forme une fois de trop : en cherchant \u00e0 pr\u00e9server la th\u00e8se du parlementarisme moniste, il a livr\u00e9 son contraire : la th\u00e8se de la domination ex\u00e9cutive sur le l\u00e9gislatif. C&rsquo;est l\u00e0 l&rsquo;aveu le plus clair du nicod\u00e9misme concessif, et il est formul\u00e9 par l&rsquo;apologiste lui-m\u00eame.<br>Cet aveu marque un tournant. Prot\u00e9e a beau multiplier les m\u00e9tamorphoses, chacune d&rsquo;elles laisse subsister une part de v\u00e9rit\u00e9. \u00c0 force de changer de forme pour pr\u00e9server l&rsquo;apologie, le discours \u00e9puise ses propres ressources et finit par r\u00e9v\u00e9ler ce qu&rsquo;il cherchait \u00e0 diff\u00e9rer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br><strong>C. L&rsquo;effet cumulatif des concessions : Prot\u00e9e \u00e9puis\u00e9 par ses m\u00e9tamorphoses<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br>Chaque concession, prise isol\u00e9ment, para\u00eet mineure ; chaque m\u00e9tamorphose de Prot\u00e9e, prise isol\u00e9ment, semble lui permettre d&rsquo;\u00e9chapper \u00e0 son poursuivant. Mais c&rsquo;est l&rsquo;accumulation qui finit par \u00e9puiser le dieu. Dans l&rsquo;article de Kpodar, l&rsquo;addition progressive des r\u00e9serves dessine, par sommation, un portrait du r\u00e9gime togolais radicalement diff\u00e9rent de celui qu&rsquo;annon\u00e7ait l&rsquo;introduction.<br>Le r\u00e9gime qui \u00e9tait pr\u00e9sent\u00e9, au d\u00e9but du texte, comme porteur d&rsquo;originalit\u00e9s insoup\u00e7onn\u00e9es enrichissant la typologies constitutionnelle (premi\u00e8re forme de Prot\u00e9e, la plus assur\u00e9e) se r\u00e9v\u00e8le progressivement, \u00e0 travers les m\u00e9tamorphoses successives, comme un r\u00e9gime dans lequel : le Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique \u00ab existe, mais ne pr\u00e9side rien et ne gouverne pas \u00bb (ibid., p. 10) ; la responsabilit\u00e9 politique du Gouvernement est \u00ab purement factuelle \u00bb (ibid., p. 19) ; la motion de d\u00e9fiance est rendue \u00ab hypoth\u00e9tique \u00bb (ibid., p. 17) ; le rejet de la question de confiance \u00ab n&rsquo;entra\u00eene donc pas automatiquement la sanction du Gouvernement par son renversement \u00bb (ibid., p. 18) ; et c&rsquo;est \u00ab en r\u00e9alit\u00e9 ce gouvernement qui domine l&rsquo;Assembl\u00e9e nationale au bout du compte \u00bb (ibid., p. 19). Prot\u00e9e, maintenu fermement \u00e0 travers chacune de ses m\u00e9tamorphoses, a finalement livr\u00e9 l&rsquo;oracle que le nicod\u00e9misme concessif cherchait \u00e0 diff\u00e9rer : le r\u00e9gime politique togolais ne peut \u00eatre pr\u00e9sent\u00e9 comme un parlementarisme \u00e9quilibr\u00e9 sans que les concessions m\u00eames de ses d\u00e9fenseurs n&rsquo;en r\u00e9v\u00e8lent les d\u00e9s\u00e9quilibres structurels.<br>Au fond, l&rsquo;oracle de Prot\u00e9e est d\u00e9sormais connu. Reste \u00e0 comprendre comment le discours tente encore d&rsquo;en att\u00e9nuer la port\u00e9e. Kpodar emprunte alors une autre voie : celle de la comparaison. Comme le bouclier de Pers\u00e9e, les mod\u00e8les \u00e9trangers permettent de regarder indirectement ce que le texte h\u00e9site \u00e0 affronter de face. Mais ce miroir r\u00e9fl\u00e9chit, malgr\u00e9 lui, une v\u00e9rit\u00e9 que l&rsquo;apologie ne ma\u00eetrise plus.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br><strong>IV. Le nicod\u00e9misme comparatif ou le bouclier de Pers\u00e9e<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br>Dans le mythe grec, Pers\u00e9e ne pouvait regarder M\u00e9duse en face sans \u00eatre p\u00e9trifi\u00e9 par son regard. Pour la vaincre, il usa d&rsquo;un subterfuge : il polit son bouclier comme un miroir et ne regarda que le reflet de la Gorgone. Ce faisant, il voyait ce qu&rsquo;il ne pouvait regarder directement, et c&rsquo;est ce regard indirect, r\u00e9fract\u00e9 par la surface polie du m\u00e9tal, qui lui permit d&rsquo;agir l\u00e0 o\u00f9 le regard direct l&rsquo;aurait d\u00e9truit.<br>C&rsquo;est tr\u00e8s exactement ce que Kpodar fait de la comparaison constitutionnelle. Incapable de regarder en face certaines r\u00e9alit\u00e9s du r\u00e9gime togolais de 2024, il use du bouclier de la comparaison : il regarde le r\u00e9gime togolais dans le reflet des syst\u00e8mes s\u00e9n\u00e9galais, allemand et britannique, esp\u00e9rant que ce regard indirect lui permettra d&rsquo;en montrer la l\u00e9gitimit\u00e9 sans avoir \u00e0 en affronter directement les fragilit\u00e9s. Mais le nicod\u00e9misme comparatif r\u00e9side pr\u00e9cis\u00e9ment dans ce que le bouclier de Pers\u00e9e r\u00e9v\u00e8le malgr\u00e9 lui : en cherchant \u00e0 ne montrer que le profil favorable du r\u00e9gime dans son reflet, Kpodar finit par laisser appara\u00eetre, dans la surface m\u00eame du miroir comparatif, les contours que son regard direct s&rsquo;\u00e9tait refus\u00e9 \u00e0 tracer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br><strong>A. La comparaison s\u00e9n\u00e9galaise : un bouclier qui refl\u00e8te le danger qu&rsquo;il \u00e9tait cens\u00e9 \u00e9carter<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br>La comparaison avec le S\u00e9n\u00e9gal de 1960 est peut-\u00eatre la plus nicod\u00e9mique de toutes. Kpodar la l\u00e8ve pour montrer que la solution togolaise (concentrer tous les pouvoirs effectifs entre les mains du Pr\u00e9sident du Conseil) est une r\u00e9ponse sage aux conflits de comp\u00e9tence entre les deux t\u00eates de l&rsquo;ex\u00e9cutif. Il rappelle que \u00ab Ce sont ces fonctions concurrentes qui \u00e9taient la cause de la crise entre le Pr\u00e9sident L\u00e9opold S\u00e9dar Senghor et le Pr\u00e9sident du Conseil Mamadou Dia et qui ont conduit le S\u00e9n\u00e9gal \u00e0 supprimer le poste de Pr\u00e9sident du Conseil \u00bb (ibid., p. 10-11). Le reflet attendu est celui d&rsquo;un r\u00e9gime qui a tir\u00e9 les le\u00e7ons de l&rsquo;histoire africaine.<br>Mais dans la surface du bouclier s\u00e9n\u00e9galais appara\u00eet, malgr\u00e9 Kpodar, un reflet diff\u00e9rent. La crise s\u00e9n\u00e9galaise de 1962 est n\u00e9e d&rsquo;une concentration des pouvoirs au profit du Pr\u00e9sident du Conseil aux d\u00e9pens du Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique. Apr\u00e8s l&rsquo;\u00e9viction de Mamadou Dia, Senghor concentre les pouvoirs et fait adopter par r\u00e9f\u00e9rendum en mars 1963 une nouvelle Constitution instaurant un r\u00e9gime pr\u00e9sidentiel fort. On remarque donc ais\u00e9ment que la solution togolaise de 2024 a r\u00e9solu ce probl\u00e8me non pas par l&rsquo;\u00e9quilibre entre les deux p\u00f4les, mais par la concentration au profit du Pr\u00e9sident du Conseil aux d\u00e9pens du Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique, la m\u00eame logique de l&rsquo;omnipotence d&rsquo;un seul contre la faiblesse de l&rsquo;autre, simplement redistribu\u00e9e. Finalement, l\u2019id\u00e9e de le\u00e7ons tir\u00e9es de l\u2019histoire se retrouve r\u00e9fract\u00e9e dans une logique de r\u00e9p\u00e9tition historique, d\u2019o\u00f9 s\u2019observe un reflet critique depuis le miroir argumentatif de Kpodar. Celui-ci \u00e9crit lui-m\u00eame que \u00ab le choix clair et sans ambigu\u00eft\u00e9 pour le r\u00e9gime parlementaire explique la r\u00e9duction \u00e0 la portion congrue des attributions du Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique qui n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que le chef symbolique de l&rsquo;\u00c9tat. L&rsquo;essentiel des pouvoirs se retrouve, en toute et bonne logique, concentr\u00e9 entre les mains du Pr\u00e9sident du Conseil qui est le chef effectif du Gouvernement et de l&rsquo;administration et, en cons\u00e9quence, tout puissant \u00bb (ibid., p. 11). Le mot de \u00ab tout puissant \u00bb, convoqu\u00e9 comme une valorisation, est le soldat sorti du ventre du cheval de Troie comparatif : il dit encore, dans la franchise involontaire de sa construction hyperbolique, ce que le bouclier s\u00e9n\u00e9galais devait cacher. Le rem\u00e8de au d\u00e9s\u00e9quilibre s\u00e9n\u00e9galais n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 l&rsquo;\u00e9quilibre, mais la toute-puissance d&rsquo;un seul.<br><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>B. Le mod\u00e8le allemand : un bouclier qui refl\u00e8te l&rsquo;esprit en faisant dispara\u00eetre la forme<\/strong><br>\u00c0 ce point, Kpodar affirme que l&rsquo;exigence de d\u00e9signer un nouveau Pr\u00e9sident du Conseil avant de censurer le gouvernement \u00ab rappelle la motion de censure constructive appliqu\u00e9e par l&rsquo;Allemagne \u00bb (ibid., p. 17, note 69). Le bouclier allemand est lev\u00e9 avec assurance : il devrait refl\u00e9ter une image de sophistication d\u00e9mocratique.<br>Mais ce que le bouclier r\u00e9v\u00e8le, lorsqu&rsquo;on y regarde de pr\u00e8s, c&rsquo;est une dissym\u00e9trie fondamentale que Kpodar lui-m\u00eame ne peut pas enti\u00e8rement masquer. En Allemagne, la motion de censure constructive peut \u00eatre d\u00e9pos\u00e9e par n&rsquo;importe quel groupe parlementaire, y compris l&rsquo;opposition, en vertu de l&rsquo;article 67 de la Loi fondamentale allemande. Or, en ce qui concerne la Ve R\u00e9publique togolaise, Kpodar reconna\u00eet que la motion de d\u00e9fiance ne peut \u00eatre transmise que par la majorit\u00e9 elle-m\u00eame, de sorte que \u00ab cette indiscipline est quasi-impossible en raison de la culture politique togolaise, de l&rsquo;investiture des candidats aux \u00e9lections l\u00e9gislatives par le Parti et surtout au regard de l&rsquo;alin\u00e9a 3 de l&rsquo;article 11 de la Constitution qui pr\u00e9voit que \u00ab tout d\u00e9put\u00e9 ou tout s\u00e9nateur qui, en cours de mandat, quitte son parti politique ou d\u00e9missionne ou est d\u00e9finitivement exclu de sa formation politique, perd automatiquement son si\u00e8ge \u00e0 l&rsquo;Assembl\u00e9e nationale ou au S\u00e9nat \u00bb \u00bb (ibid., p. 14). Ce passage, il faut l\u2019observer avec acuit\u00e9, est une r\u00e9v\u00e9lation nicod\u00e9mique d&rsquo;une pr\u00e9gnance remarquable : en citant le m\u00e9canisme constitutionnel de perte automatique du si\u00e8ge, Kpodar d\u00e9crit sans le vouloir un r\u00e9gime dans lequel la discipline parlementaire n&rsquo;est pas une culture politique spontan\u00e9e mais une contrainte constitutionnelle ; ce qui est pr\u00e9cis\u00e9ment la d\u00e9finition du mandat imp\u00e9ratif que la doctrine constitutionnelle lib\u00e9rale a toujours combattu. Le bouclier allemand a r\u00e9fl\u00e9chi la forme (la motion constructive), mais en faisant dispara\u00eetre l&rsquo;esprit qui est la libert\u00e9 de tout groupe parlementaire \u00e0 exercer le contr\u00f4le. C\u2019est malheureusement cet esprit de la chose que la Ve r\u00e9publique togolaise a ext\u00e9nu\u00e9 et que Kpodar finit par indexer sans le vouloir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br><strong>C. La comparaison britannique : un bouclier qui refl\u00e8te l&rsquo;inverse de ce qu&rsquo;on cherchait \u00e0 y voir<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br>On remarque que Kpodar compare \u00e0 plusieurs reprises le r\u00e9gime togolais au parlementarisme britannique pour l\u00e9gitimer la pr\u00e9dominance du Pr\u00e9sident du Conseil. Il cite notamment l&rsquo;image du monarque britannique \u00ab qui r\u00e8gne mais ne gouverne pas \u00bb pour la transposer au Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique togolais (ibid., p. 10). Le bouclier britannique devrait refl\u00e9ter une image famili\u00e8re et d\u00e9mocratiquement irr\u00e9prochable.<br>Toutefois, le bouclier refl\u00e8te l&rsquo;inverse de ce qu&rsquo;on esp\u00e9rait y voir. Le parlementarisme de Westminster repose sur des contre-pouvoirs informels mais r\u00e9els qui n&rsquo;ont aucun \u00e9quivalent dans la Constitution togolaise : une presse libre, une opposition institutionnellement reconnue, une discipline de parti qui n&#8217;emp\u00eache pas les rebellions parlementaires. Or, la Constitution togolaise a pr\u00e9cis\u00e9ment institu\u00e9, comme le note Kpodar lui-m\u00eame, un m\u00e9canisme de mandat imp\u00e9ratif de facto par lequel tout parlementaire indisciplin\u00e9 perd son si\u00e8ge. En comparant le Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique togolais au monarque britannique, Kpodar a ouvert dans le miroir comparatif une fen\u00eatre sur ce que le r\u00e9gime togolais n&rsquo;a pas : la libert\u00e9 parlementaire r\u00e9elle qui, au Royaume-Uni, fait du monarque symbolique un \u00e9quilibre acceptable pr\u00e9cis\u00e9ment parce que le Parlement, lui, est libre. Le bouclier, destin\u00e9 \u00e0 prot\u00e9ger la d\u00e9monstration, a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 ce qu&rsquo;elle ne voulait pas montrer : un chef de l&rsquo;\u00c9tat priv\u00e9 de pouvoirs ne garantit l&rsquo;\u00e9quilibre institutionnel que si le Parlement demeure pleinement libre d&rsquo;exercer ses fonctions de contr\u00f4le.<br>Apr\u00e8s avoir d\u00e9chiffr\u00e9 les effets du miroir comparatif, il reste \u00e0 interroger le lieu o\u00f9 le discours devrait enfin lever toute ambigu\u00eft\u00e9 : sa conclusion. Or, loin de dissiper les h\u00e9sitations pr\u00e9c\u00e9dentes, celle-ci adopte souvent la parole \u00e9nigmatique de l&rsquo;oracle de Delphes, qui r\u00e9v\u00e8le la v\u00e9rit\u00e9 sans jamais l&rsquo;\u00e9noncer compl\u00e8tement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br><strong>V. Le nicod\u00e9misme conclusif ou l&rsquo;oracle de Delphes<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br>Si Janus gouverne l&rsquo;ethos, le cheval de Troie le lexique, Prot\u00e9e la concession et Pers\u00e9e la comparaison, c&rsquo;est \u00e0 l&rsquo;oracle de Delphes qu&rsquo;appartient la conclusion du nicod\u00e9misme de Kpodar. L&rsquo;oracle de Delphes, dans la tradition grecque, ne mentait jamais, mais il ne disait jamais clairement la v\u00e9rit\u00e9 non plus. Ses formules, d&rsquo;une ambivalence calcul\u00e9e, permettaient \u00e0 chacun d&rsquo;y lire ce qu&rsquo;il voulait y trouver, tout en contenant, pour le lecteur attentif, une signification que l&rsquo;oracle n&rsquo;assumait pas frontalement. C\u2019est cette inclination que je retrouve tr\u00e8s exactement dans la posture conclusive de Kpodar : ses formules finales sont des oracles qui disent et ne disent pas, qui affirment et r\u00e9servent, qui promettent sans s&rsquo;engager.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br><strong>A. La m\u00e9taphore \u0153nologique : l&rsquo;oracle du vin qui attend sa maturit\u00e9<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br>La m\u00e9taphore finale de Kpodar est l&rsquo;oracle le plus apocalyptique de son nicod\u00e9misme conclusif : \u00ab les constitutions qui fixent les r\u00e9gimes politiques sont \u00e0 l&rsquo;image des vins de c\u00e9pages nobles qui atteignent leur pleine maturit\u00e9 et complexit\u00e9 avec le temps, n\u00e9cessitant un terroir, notamment le contexte et les r\u00e9alit\u00e9s politiques pour r\u00e9v\u00e9ler leur secret et leur originalit\u00e9 insoup\u00e7onn\u00e9e \u00bb (ibid., p. 22).<br>Disons que cette m\u00e9taphore est un oracle delphique au sens le plus pr\u00e9cis ; elle peut \u00eatre lue comme une c\u00e9l\u00e9bration : le r\u00e9gime togolais est un grand vin qui n&rsquo;a pas encore livr\u00e9 toutes ses richesses ; ou comme un aveu : le r\u00e9gime n&rsquo;est pas encore ce qu&rsquo;il devrait \u00eatre, et ce qu&rsquo;il est dans le pr\u00e9sent ne peut pas \u00eatre pleinement d\u00e9fendu sur ses m\u00e9rites actuels. Mais une constitution n&rsquo;est pas un vin ! Elle s&rsquo;applique aujourd&rsquo;hui, dans sa formulation actuelle, aux citoyens togolais qui vivent sous son empire. Les droits qu&rsquo;elle garantit ou qu&rsquo;elle ne garantit pas, les contre-pouvoirs qu&rsquo;elle institue ou qu&rsquo;elle neutralise, ne peuvent pas \u00eatre diff\u00e9r\u00e9s \u00e0 une maturit\u00e9 hypoth\u00e9tique. L&rsquo;oracle delphique de la m\u00e9taphore \u0153nologique dit ainsi, dans sa beaut\u00e9 ambivalente, ce que l&rsquo;analyse juridique ne pouvait pas dire directement : le r\u00e9gime de 2024 ne peut pas encore \u00eatre d\u00e9fendu sur ses m\u00e9rites pr\u00e9sents. C&rsquo;est l\u00e0 l&rsquo;aveu le plus clair du nicod\u00e9misme conclusif, formul\u00e9 en langue d&rsquo;oracle pour pouvoir \u00eatre lu comme un \u00e9loge sans cesser d&rsquo;\u00eatre un aveu.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br><strong>B. L&rsquo;affirmation inclassable : l&rsquo;oracle qui ne dit pas sa cat\u00e9gorie<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br>De plus, la formule conclusive de Kpodar : \u00ab La mise en relief des fortunes insoup\u00e7onn\u00e9es du r\u00e9gime politique de la Ve R\u00e9publique togolaise illustre sans doute que ce r\u00e9gime est singulier et ne peut \u00eatre calfeutr\u00e9 dans la cat\u00e9gorie des r\u00e9gimes parlementaires monistes, m\u00eame si \u00e0 premi\u00e8re vue cette option para\u00eet tenir \u00bb (ibid., p. 22) est un second oracle delphique d&rsquo;une ambivalence constitutive.<br>Cette formule, \u00e0 tout point de vue, peut \u00eatre lue comme une valorisation : le r\u00e9gime est singulier, c&rsquo;est-\u00e0-dire unique et enrichissant pour la typologie constitutionnelle. Mais elle peut \u00e9galement \u00eatre lue comme un diagnostic pr\u00e9occupant : un r\u00e9gime qui \u00ab ne peut \u00eatre calfeutr\u00e9 \u00bb dans aucune des cat\u00e9gories d\u00e9mocratiques reconnues \u00e9chappe aux garanties que ces cat\u00e9gories sont cens\u00e9es assurer. Le terme de \u00ab calfeutrer \u00bb est lui-m\u00eame nicod\u00e9mique : il dit, dans son image physique de bourrage et d&rsquo;\u00e9tanch\u00e9it\u00e9, que le r\u00e9gime r\u00e9siste \u00e0 la classification non parce qu&rsquo;il la transcende, mais parce qu&rsquo;il ne s&rsquo;y ajuste pas. L&rsquo;oracle de Delphes ne tranchait jamais entre ses deux lectures possibles. Kpodar proc\u00e8de de m\u00eame et se situe lui-m\u00eame tout en situant aussi le lecteur ordinaire dans un entre-deux interpr\u00e9tatif o\u00f9 r\u00e9side la v\u00e9rit\u00e9 constitutionnelle que l&rsquo;oracle refuse d&rsquo;assumer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br><strong>C. Le silence sur l&rsquo;essentiel : l&rsquo;oracle qui ne r\u00e9pond pas \u00e0 la question pos\u00e9e<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br>Remarquons enfin que l&rsquo;oracle de Delphes \u00e9tait aussi c\u00e9l\u00e8bre pour ce qu&rsquo;il ne disait pas que pour ce qu&rsquo;il disait. De m\u00eame, le nicod\u00e9misme conclusif de Kpodar se r\u00e9v\u00e8le dans ses silences autant que dans ses formules.<br>\u00c0 cet effet, deux questions, pourtant rendues incontournables par la d\u00e9monstration elle-m\u00eame, restent soigneusement tues. Celle de la concentration personnelle du pouvoir d&rsquo;abord : apr\u00e8s avoir \u00e9tabli que le Pr\u00e9sident du Conseil est \u00ab jupit\u00e9rien \u00bb, qu&rsquo;il est \u00ab tout puissant \u00bb (ibid., p. 11), que ses attributions lui sont reconnues \u00ab es qualit\u00e9 et intuitu personae \u00bb (ibid., p. 12), que ses pouvoirs \u00ab sont proches de ceux d&rsquo;un Pr\u00e9sident dans un r\u00e9gime semi-pr\u00e9sidentiel voire dans un r\u00e9gime pr\u00e9sidentiel \u00bb (ibid., p. 12), Kpodar s&rsquo;abstient d&rsquo;interroger les cons\u00e9quences de cette concentration sur l&rsquo;\u00e9quilibre d\u00e9mocratique \u00e0 long terme. L&rsquo;oracle se tait pr\u00e9cis\u00e9ment l\u00e0 o\u00f9 la question est la plus pressante.<br>Par ailleurs, celle de la personnalisation et de la p\u00e9rennisation du r\u00e9gime ensuite : l&rsquo;auteur note lui-m\u00eame que la premi\u00e8re \u00e9lection du Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique s&rsquo;est transform\u00e9e en \u00ab pl\u00e9biscite \u00bb faute d&rsquo;un seul groupe parlementaire \u00e0 l&rsquo;Assembl\u00e9e (ibid., p. 6), sans jamais interroger les implications d&rsquo;un r\u00e9gime dont les m\u00e9canismes permettent une telle configuration unipartisane. L&rsquo;oracle de Delphes donnait parfois des r\u00e9ponses \u00e0 des questions qui n&rsquo;avaient pas \u00e9t\u00e9 pos\u00e9es, tout en se taisant sur celles qui l&rsquo;avaient \u00e9t\u00e9. Kpodar proc\u00e8de de m\u00eame : il c\u00e9l\u00e8bre des originalit\u00e9s insoup\u00e7onn\u00e9es sans poser la question de savoir si ces originalit\u00e9s sont compatibles avec les exigences minimales de la d\u00e9mocratie pluraliste. Mais ses silences sont aussi bruissants de paroles, de doutes, d\u2019inqui\u00e9tudes et m\u00eame d\u2019incertitudes.<br>Conclusion<br>Il est temps de refermer cette odyss\u00e9e dans les arcanes de Les originalit\u00e9s insoup\u00e7onn\u00e9es de la Ve R\u00e9publique togolaise du professeur Kpodar ! Une conclusion s&rsquo;impose avec la force de l&rsquo;\u00e9vidence : l\u2019apologiste du r\u00e9gime de 2024 a produit, malgr\u00e9 lui et sans le vouloir, certains des arguments les plus convaincants en faveur de la th\u00e8se qu&rsquo;il combattait en s\u2019inscrivant dans le nicod\u00e9misme politique, cette configuration discursive particuli\u00e8re dans laquelle un texte apolog\u00e9tique produit involontairement les ressources de sa propre contestation.<br>Tout bien consid\u00e9r\u00e9, le nicod\u00e9misme politique de Kpodar se d\u00e9ploie selon cinq dimensions mythologiques solidairement articul\u00e9es. Janus gouverne le nicod\u00e9misme \u00e9nonciatif dans l&rsquo;oscillation entre la c\u00e9l\u00e9bration d&rsquo;un r\u00e9gime unique et l&rsquo;aveu qu&rsquo;il entre malais\u00e9ment dans les cat\u00e9gories du droit compar\u00e9. Le cheval de Troie organise le nicod\u00e9misme lexical : les termes de \u00ab effac\u00e9 \u00bb, \u00ab jupit\u00e9rien \u00bb, \u00ab peau de chagrin \u00bb et \u00ab Lucky Luke constitutionnel \u00bb, introduits comme instruments de l\u00e9gitimation, lib\u00e8rent contre la th\u00e8se apolog\u00e9tique le sens critique qu&rsquo;ils portaient en eux. Prot\u00e9e structure le nicod\u00e9misme concessif dans la m\u00e9tamorphose qui conduit, sous la plume m\u00eame de l&rsquo;apologiste, du Gouvernement proc\u00e9dant de l&rsquo;Assembl\u00e9e au Gouvernement dominant l&rsquo;Assembl\u00e9e. Pers\u00e9e \u00e9claire le nicod\u00e9misme comparatif dans les boucliers des comparaisons s\u00e9n\u00e9galaise, allemande et britannique qui refl\u00e8tent, malgr\u00e9 leur auteur, l&rsquo;inverse de ce qu&rsquo;ils \u00e9taient cens\u00e9s montrer. L&rsquo;oracle de Delphes couronne le nicod\u00e9misme conclusif dans les ambivalences du vin qui attend sa maturit\u00e9, du r\u00e9gime qui ne peut \u00eatre calfeutr\u00e9, et des silences sur le pl\u00e9biscite unipartisan \u2014 livrant ainsi, dans leur ambivalence calcul\u00e9e, la v\u00e9rit\u00e9 que l&rsquo;apologie ne pouvait pas assumer frontalement : celle d&rsquo;un r\u00e9gime dont les originalit\u00e9s insoup\u00e7onn\u00e9es sont moins des richesses constitutionnelles que les sympt\u00f4mes d&rsquo;une concentration du pouvoir que ni la nuit de Nicod\u00e8me ni le bouclier de Pers\u00e9e ne pouvaient ind\u00e9finiment dissimuler.<br>Mais c&rsquo;est ici que l&rsquo;analyse rejoint l&rsquo;actualit\u00e9 constitutionnelle la plus br\u00fblante. Pendant que je r\u00e9digeais ces derniers mots, la Cour de justice de la CEDEAO rendait public son arr\u00eat qualifiant la r\u00e9forme constitutionnelle togolaise de \u00ab changement inconstitutionnel de gouvernement \u00bb, suscitant une vive controverse nationale et internationale. Cette d\u00e9cision jette une lumi\u00e8re nouvelle sur le nicod\u00e9misme de Kpodar. Car on est en droit de se demander : l&rsquo;auteur des \u00ab Originalit\u00e9s insoup\u00e7onn\u00e9es \u00bb savait-il d\u00e9j\u00e0, sans pouvoir le dire directement, ce que la Cour d\u2019Abuja vient de dire sans d\u00e9tour ? Savait-il que les m\u00e9canismes qu&rsquo;il d\u00e9crivait avec des mots comme \u00ab effac\u00e9 \u00bb, \u00ab jupit\u00e9rien \u00bb, \u00ab hyper rationalis\u00e9 \u00bb et \u00ab pl\u00e9biscite \u00bb constituaient pr\u00e9cis\u00e9ment les \u00e9l\u00e9ments d&rsquo;un changement que le droit r\u00e9gional africain qualifie d&rsquo;inconstitutionnel ? Si c&rsquo;est le cas, le nicod\u00e9misme de Kpodar n&rsquo;est pas seulement une configuration discursive : c&rsquo;est un acte de r\u00e9sistance intellectuelle accompli dans les seules limites du possible, la nuit de Nicod\u00e8me comme seul espace de v\u00e9rit\u00e9 disponible. Et l&rsquo;arr\u00eat de la CEDEAO n&rsquo;est pas seulement une d\u00e9cision juridique : c&rsquo;est la sortie de la nuit que le nicod\u00e9misme de Kpodar n&rsquo;avait pas pu accomplir lui-m\u00eame.<br>Dans l&rsquo;\u00c9vangile de Jean, Nicod\u00e8me finit par sortir de la nuit (Jean 19, 39). C&rsquo;est la Cour de justice de la CEDEAO qui, en janvier 2026, est venue en plein jour faire ce que Nicod\u00e8me avait fait apr\u00e8s la crucifixion : nommer publiquement ce que le discours de nuit avait dit \u00e0 mi-voix. Au lecteur qu&rsquo;il appartenait de lire entre les deux visages de Janus, de saisir Prot\u00e9e \u00e0 travers ses m\u00e9tamorphoses, de regarder ce que le bouclier de Pers\u00e9e avait r\u00e9fl\u00e9chi malgr\u00e9 lui, et d&rsquo;entendre dans les oracles de Delphes la v\u00e9rit\u00e9 que Kpodar n&rsquo;avait pas os\u00e9 formuler sans voile.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Lom\u00e9, le 02 juillet 2026.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Enseignant-chercheur \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Lom\u00e9, Sp\u00e9cialiste de Litt\u00e9rature africaine, Expert en Gouvernance de l&rsquo;\u00c9tat et Management des Crises et Pr\u00e9sident National du Mouvement Togolais pour la Restauration (MTR), Dr Wonouvo Kossi Gnagnon a dans cette tribune abord\u00e9 le texte du Professeur Adama Mawul\u00e9 Kpodar avec une hargne intellectuelle nourrie d&rsquo;endurance et de patience. Bonne lecture ! Note pr\u00e9liminaire Depuis la publication de ma tribune consacr\u00e9e \u00e0 l&rsquo;article de Christian Eninam Trimua sur le c\u00e9sarisme dans le r\u00e9gime parlementaire togolais, plusieurs lecteurs, coll\u00e8gues et amis m&rsquo;ont sugg\u00e9r\u00e9 de poursuivre l&rsquo;exercice en portant le m\u00eame regard critique sur les textes doctrinaux qui se proposent de d\u00e9fendre la Ve R\u00e9publique togolaise. Parmi eux, l&rsquo;article du professeur Adama Mawul\u00e9 Kpodar intitul\u00e9 \u00ab Les originalit\u00e9s insoup\u00e7onn\u00e9es de la Ve R\u00e9publique togolaise \u00bb (Afrilex, f\u00e9vrier 2026, 22 p.) m\u00e9rite une attention particuli\u00e8re. L\u2019auteur affirme soutenir ce qu&rsquo;il s&#8217;emploie, involontairement ou non, \u00e0 critiquer subrepticement. En r\u00e9alit\u00e9, cet article ne se laisse pas appr\u00e9hender par un lecteur press\u00e9. Il exige un lecteur initi\u00e9, presque un nouvel \u0152dipe, capable de d\u00e9chiffrer les \u00e9nigmes de l&rsquo;argumentation juridique, ou un Herm\u00e8s moderne, attentif aux glissements du langage, aux silences du texte et aux significations qui affleurent derri\u00e8re la d\u00e9monstration doctrinale.Et, c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment cette lecture herm\u00e9neutique, attentive aux \u00e9carts entre l&rsquo;intention affich\u00e9e et les effets r\u00e9els du discours, qui m&rsquo;a conduit \u00e0 identifier une posture r\u00e9currente adopt\u00e9e par Kpodar. Pour la d\u00e9signer, je propose d&rsquo;introduire un terme nouveau dans le lexique de l&rsquo;analyse politique togolaise : le nicod\u00e9misme.Emprunt\u00e9 \u00e0 la figure \u00e9vang\u00e9lique de Nicod\u00e8me \u2014 ce pharisien instruit qui, selon l&rsquo;\u00c9vangile de Jean (3, 1-21), vint trouver J\u00e9sus de nuit, anim\u00e9 d&rsquo;une qu\u00eate sinc\u00e8re de v\u00e9rit\u00e9 mais retenu par la prudence de sa condition \u2014, le nicod\u00e9misme d\u00e9signe, dans son acception politique et intellectuelle, l&rsquo;attitude de celui qui soutient une cause ou un pouvoir tout en laissant affleurer, sous les apparences de la neutralit\u00e9 savante, des r\u00e9serves qui en r\u00e9v\u00e8lent les limites. Le nicod\u00e9miste n&rsquo;est pas un opposant dissimul\u00e9 ; il est un partisan embarrass\u00e9, un d\u00e9fenseur dont les concessions finissent par \u00e9branler la d\u00e9monstration qu&rsquo;il entendait consolider. Son \u00e9tude rel\u00e8ve incontestablement de l&rsquo;apologie du nouveau r\u00e9gime constitutionnel togolais. Pourtant, \u00e0 mesure que son argumentation se d\u00e9ploie, elle laisse \u00e9merger des observations, des nuances et des comparaisons qui introduisent une critique discr\u00e8te, souvent involontaire, de la Constitution de la Ve R\u00e9publique. \u00c0 la mani\u00e8re de Nicod\u00e8me, Kpodar d\u00e9fend le r\u00e9gime tout en laissant entrevoir, parfois malgr\u00e9 lui, les fragilit\u00e9s de l&rsquo;\u00e9difice qu&rsquo;il s&rsquo;efforce de l\u00e9gitimer.J&rsquo;avoue avoir abord\u00e9 son texte avec une v\u00e9ritable hargne intellectuelle, nourrie d&rsquo;endurance et de patience. Sa densit\u00e9 conceptuelle, sa technicit\u00e9 juridique et la rigueur de son architecture argumentative imposaient une lecture lente et exigeante. Mais tr\u00e8s vite, mon regard de critique litt\u00e9raire m&rsquo;a emp\u00each\u00e9 de le lire comme une simple d\u00e9monstration juridique. J&rsquo;y ai cherch\u00e9 les choix d&rsquo;\u00e9criture, les strat\u00e9gies argumentatives, les non-dits, les h\u00e9sitations et ces moments o\u00f9 le texte semble r\u00e9v\u00e9ler, malgr\u00e9 lui, davantage que ce que l\u2019auteur entendait dire.Mon ambition n&rsquo;est pas ici d\u2019entrer dans une controverse doctrinale, mais d&rsquo;interroger le discours lui-m\u00eame. Car un texte juridique, comme toute \u0153uvre de langage, construit un sens autonomique qui d\u00e9passe parfois les intentions de son auteur. C&rsquo;est pourquoi je le soumets ici aux outils de la stylistique, de l&rsquo;herm\u00e9neutique, de l&rsquo;analyse du discours, de la rh\u00e9torique, et au prisme \u00e0 certaines r\u00e9f\u00e9rences mythologiques. Introduction \u00ab Les originalit\u00e9s insoup\u00e7onn\u00e9es de la Ve R\u00e9publique togolaise \u00bb est pr\u00e9cis\u00e9ment un article qui surprend \u00e0 la lecture attentive et pose une question singuli\u00e8re, presque provocatrice : quelle est, au fond, la v\u00e9ritable posture intellectuelle et politique de son auteur, Adama Mawul\u00e9 Kpodar face au r\u00e9cent changement constitutionnel au Togo ? Car derri\u00e8re la rigueur de l&rsquo;argumentation juridique, derri\u00e8re la loyaut\u00e9 affich\u00e9e envers les choix du constituant, derri\u00e8re la c\u00e9l\u00e9bration du bic\u00e9phalisme contrast\u00e9 et du dualisme invers\u00e9, quelque chose r\u00e9siste, s&rsquo;accroche, et finit par parler malgr\u00e9 l&rsquo;auteur.Ce quelque chose, c&rsquo;est la v\u00e9rit\u00e9 des m\u00e9canismes institutionnels, qui ne se laisse pas ind\u00e9finiment contenir dans le corset des qualifications favorables. C&rsquo;est la logique interne du r\u00e9gime d\u00e9crit, qui produit ses propres effets ind\u00e9pendamment de l&rsquo;intention de celui qui les d\u00e9crit. C&rsquo;est, enfin, la force des mots choisis pour la description ; ces mots qui, comme nous le verrons, disent souvent plus que ce que l&rsquo;auteur entendait leur faire dire.Avant d\u2019avancer, rappelons rapidement le cadre. La Constitution du 6 mai 2024, adopt\u00e9e sans assembl\u00e9e constituante ni r\u00e9f\u00e9rendum populaire, a institu\u00e9 au Togo une Ve R\u00e9publique fond\u00e9e sur un r\u00e9gime parlementaire dans lequel le Pr\u00e9sident du Conseil des ministres concentre l&rsquo;essentiel des pouvoirs ex\u00e9cutifs, dispose d&rsquo;une ma\u00eetrise quasi absolue de la majorit\u00e9 parlementaire, contr\u00f4le une part significative du S\u00e9nat par voie de nomination, et b\u00e9n\u00e9ficie d&rsquo;un droit de dissolution discr\u00e9tionnaire de l&rsquo;Assembl\u00e9e nationale.Face \u00e0 ce texte constitutionnel, Kpodar s&#8217;emploie \u00e0 d\u00e9montrer que ce r\u00e9gime est non seulement l\u00e9gitime, mais original, novateur, voire mod\u00e9lisant. Mais, le constat qui nous int\u00e9resse est que l\u2019article de Kpodar, qui s\u2019appr\u00e9hende \u00e0 plusieurs titres dans une veine apolog\u00e9tique, officiellement vient d\u00e9fendre le pouvoir de jour, mais ses arguments, examin\u00e9s \u00e0 la lumi\u00e8re de l&rsquo;analyse, r\u00e9v\u00e8lent des concessions constitutives r\u00e9v\u00e9latrices d\u2019une certaine survivance al\u00e9thique.Ce que j\u2019entreprends ici dans cette pr\u00e9sente tribune, c\u2019est de postuler que les textes juridiques, comme les textes litt\u00e9raires, produisent des significations qui exc\u00e8dent l&rsquo;intention consciente de leurs auteurs. Dans cette perspective, le sens ne r\u00e9side pas uniquement dans ce qui est explicitement affirm\u00e9, mais \u00e9galement dans les h\u00e9sitations de l&rsquo;\u00e9nonciation, dans les concessions rh\u00e9toriques, dans les comparaisons choisies, dans les m\u00e9taphores mobilis\u00e9es et jusque dans les silences du texte. En m\u2019appuyant sur les travaux de Roland Barthes, de Paul Ric\u0153ur, de Dominique Maingueneau et de Ruth Amossy (ce sont l\u00e0 des th\u00e9oriciens de la s\u00e9miologie et de l\u2019analyse du discours) et de Pierre Brunel (th\u00e9oricien de la mythocritique), j&rsquo;aborde ces textes comme des discours dont les effets de sens d\u00e9bordent toujours les intentions d\u00e9clar\u00e9es de leurs auteurs. Ainsi, le nicod\u00e9misme appara\u00eet alors moins comme une posture id\u00e9ologique que comme une configuration discursive particuli\u00e8re : celle o\u00f9<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":362,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-2155","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-politique"],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v27.7 - https:\/\/yoast.com\/product\/yoast-seo-wordpress\/ -->\n<title>Togo|Tribune de Dr Wonouvo Kossi Gnagnon : \u00ab Les originalit\u00e9s insoup\u00e7onn\u00e9es de la Ve R\u00e9publique togolaise \u00bb du Professeur Adama Mawul\u00e9 Kpodar ou l\u2019art du nicod\u00e9misme politique (\u00e0 l&#039;\u00e9preuve de l&#039;arr\u00eat de la Cour de justice de la CEDEAO) -<\/title>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/relanceinfo.tg\/?p=2155\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"fr_FR\" \/>\n<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n<meta property=\"og:title\" content=\"Togo|Tribune de Dr Wonouvo Kossi Gnagnon : \u00ab Les originalit\u00e9s insoup\u00e7onn\u00e9es de la Ve R\u00e9publique togolaise \u00bb du Professeur Adama Mawul\u00e9 Kpodar ou l\u2019art du nicod\u00e9misme politique (\u00e0 l&#039;\u00e9preuve de l&#039;arr\u00eat de la Cour de justice de la CEDEAO) -\" \/>\n<meta property=\"og:description\" content=\"Enseignant-chercheur \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Lom\u00e9, Sp\u00e9cialiste de Litt\u00e9rature africaine, Expert en Gouvernance de l&rsquo;\u00c9tat et Management des Crises et Pr\u00e9sident National du Mouvement Togolais pour la Restauration (MTR), Dr Wonouvo Kossi Gnagnon a dans cette tribune abord\u00e9 le texte du Professeur Adama Mawul\u00e9 Kpodar avec une hargne intellectuelle nourrie d&rsquo;endurance et de patience. Bonne lecture ! Note pr\u00e9liminaire Depuis la publication de ma tribune consacr\u00e9e \u00e0 l&rsquo;article de Christian Eninam Trimua sur le c\u00e9sarisme dans le r\u00e9gime parlementaire togolais, plusieurs lecteurs, coll\u00e8gues et amis m&rsquo;ont sugg\u00e9r\u00e9 de poursuivre l&rsquo;exercice en portant le m\u00eame regard critique sur les textes doctrinaux qui se proposent de d\u00e9fendre la Ve R\u00e9publique togolaise. Parmi eux, l&rsquo;article du professeur Adama Mawul\u00e9 Kpodar intitul\u00e9 \u00ab Les originalit\u00e9s insoup\u00e7onn\u00e9es de la Ve R\u00e9publique togolaise \u00bb (Afrilex, f\u00e9vrier 2026, 22 p.) m\u00e9rite une attention particuli\u00e8re. L\u2019auteur affirme soutenir ce qu&rsquo;il s&#8217;emploie, involontairement ou non, \u00e0 critiquer subrepticement. En r\u00e9alit\u00e9, cet article ne se laisse pas appr\u00e9hender par un lecteur press\u00e9. Il exige un lecteur initi\u00e9, presque un nouvel \u0152dipe, capable de d\u00e9chiffrer les \u00e9nigmes de l&rsquo;argumentation juridique, ou un Herm\u00e8s moderne, attentif aux glissements du langage, aux silences du texte et aux significations qui affleurent derri\u00e8re la d\u00e9monstration doctrinale.Et, c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment cette lecture herm\u00e9neutique, attentive aux \u00e9carts entre l&rsquo;intention affich\u00e9e et les effets r\u00e9els du discours, qui m&rsquo;a conduit \u00e0 identifier une posture r\u00e9currente adopt\u00e9e par Kpodar. Pour la d\u00e9signer, je propose d&rsquo;introduire un terme nouveau dans le lexique de l&rsquo;analyse politique togolaise : le nicod\u00e9misme.Emprunt\u00e9 \u00e0 la figure \u00e9vang\u00e9lique de Nicod\u00e8me \u2014 ce pharisien instruit qui, selon l&rsquo;\u00c9vangile de Jean (3, 1-21), vint trouver J\u00e9sus de nuit, anim\u00e9 d&rsquo;une qu\u00eate sinc\u00e8re de v\u00e9rit\u00e9 mais retenu par la prudence de sa condition \u2014, le nicod\u00e9misme d\u00e9signe, dans son acception politique et intellectuelle, l&rsquo;attitude de celui qui soutient une cause ou un pouvoir tout en laissant affleurer, sous les apparences de la neutralit\u00e9 savante, des r\u00e9serves qui en r\u00e9v\u00e8lent les limites. Le nicod\u00e9miste n&rsquo;est pas un opposant dissimul\u00e9 ; il est un partisan embarrass\u00e9, un d\u00e9fenseur dont les concessions finissent par \u00e9branler la d\u00e9monstration qu&rsquo;il entendait consolider. Son \u00e9tude rel\u00e8ve incontestablement de l&rsquo;apologie du nouveau r\u00e9gime constitutionnel togolais. Pourtant, \u00e0 mesure que son argumentation se d\u00e9ploie, elle laisse \u00e9merger des observations, des nuances et des comparaisons qui introduisent une critique discr\u00e8te, souvent involontaire, de la Constitution de la Ve R\u00e9publique. \u00c0 la mani\u00e8re de Nicod\u00e8me, Kpodar d\u00e9fend le r\u00e9gime tout en laissant entrevoir, parfois malgr\u00e9 lui, les fragilit\u00e9s de l&rsquo;\u00e9difice qu&rsquo;il s&rsquo;efforce de l\u00e9gitimer.J&rsquo;avoue avoir abord\u00e9 son texte avec une v\u00e9ritable hargne intellectuelle, nourrie d&rsquo;endurance et de patience. Sa densit\u00e9 conceptuelle, sa technicit\u00e9 juridique et la rigueur de son architecture argumentative imposaient une lecture lente et exigeante. Mais tr\u00e8s vite, mon regard de critique litt\u00e9raire m&rsquo;a emp\u00each\u00e9 de le lire comme une simple d\u00e9monstration juridique. J&rsquo;y ai cherch\u00e9 les choix d&rsquo;\u00e9criture, les strat\u00e9gies argumentatives, les non-dits, les h\u00e9sitations et ces moments o\u00f9 le texte semble r\u00e9v\u00e9ler, malgr\u00e9 lui, davantage que ce que l\u2019auteur entendait dire.Mon ambition n&rsquo;est pas ici d\u2019entrer dans une controverse doctrinale, mais d&rsquo;interroger le discours lui-m\u00eame. Car un texte juridique, comme toute \u0153uvre de langage, construit un sens autonomique qui d\u00e9passe parfois les intentions de son auteur. C&rsquo;est pourquoi je le soumets ici aux outils de la stylistique, de l&rsquo;herm\u00e9neutique, de l&rsquo;analyse du discours, de la rh\u00e9torique, et au prisme \u00e0 certaines r\u00e9f\u00e9rences mythologiques. Introduction \u00ab Les originalit\u00e9s insoup\u00e7onn\u00e9es de la Ve R\u00e9publique togolaise \u00bb est pr\u00e9cis\u00e9ment un article qui surprend \u00e0 la lecture attentive et pose une question singuli\u00e8re, presque provocatrice : quelle est, au fond, la v\u00e9ritable posture intellectuelle et politique de son auteur, Adama Mawul\u00e9 Kpodar face au r\u00e9cent changement constitutionnel au Togo ? Car derri\u00e8re la rigueur de l&rsquo;argumentation juridique, derri\u00e8re la loyaut\u00e9 affich\u00e9e envers les choix du constituant, derri\u00e8re la c\u00e9l\u00e9bration du bic\u00e9phalisme contrast\u00e9 et du dualisme invers\u00e9, quelque chose r\u00e9siste, s&rsquo;accroche, et finit par parler malgr\u00e9 l&rsquo;auteur.Ce quelque chose, c&rsquo;est la v\u00e9rit\u00e9 des m\u00e9canismes institutionnels, qui ne se laisse pas ind\u00e9finiment contenir dans le corset des qualifications favorables. C&rsquo;est la logique interne du r\u00e9gime d\u00e9crit, qui produit ses propres effets ind\u00e9pendamment de l&rsquo;intention de celui qui les d\u00e9crit. C&rsquo;est, enfin, la force des mots choisis pour la description ; ces mots qui, comme nous le verrons, disent souvent plus que ce que l&rsquo;auteur entendait leur faire dire.Avant d\u2019avancer, rappelons rapidement le cadre. La Constitution du 6 mai 2024, adopt\u00e9e sans assembl\u00e9e constituante ni r\u00e9f\u00e9rendum populaire, a institu\u00e9 au Togo une Ve R\u00e9publique fond\u00e9e sur un r\u00e9gime parlementaire dans lequel le Pr\u00e9sident du Conseil des ministres concentre l&rsquo;essentiel des pouvoirs ex\u00e9cutifs, dispose d&rsquo;une ma\u00eetrise quasi absolue de la majorit\u00e9 parlementaire, contr\u00f4le une part significative du S\u00e9nat par voie de nomination, et b\u00e9n\u00e9ficie d&rsquo;un droit de dissolution discr\u00e9tionnaire de l&rsquo;Assembl\u00e9e nationale.Face \u00e0 ce texte constitutionnel, Kpodar s&#8217;emploie \u00e0 d\u00e9montrer que ce r\u00e9gime est non seulement l\u00e9gitime, mais original, novateur, voire mod\u00e9lisant. 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d&rsquo;endurance et de patience. Bonne lecture ! Note pr\u00e9liminaire Depuis la publication de ma tribune consacr\u00e9e \u00e0 l&rsquo;article de Christian Eninam Trimua sur le c\u00e9sarisme dans le r\u00e9gime parlementaire togolais, plusieurs lecteurs, coll\u00e8gues et amis m&rsquo;ont sugg\u00e9r\u00e9 de poursuivre l&rsquo;exercice en portant le m\u00eame regard critique sur les textes doctrinaux qui se proposent de d\u00e9fendre la Ve R\u00e9publique togolaise. Parmi eux, l&rsquo;article du professeur Adama Mawul\u00e9 Kpodar intitul\u00e9 \u00ab Les originalit\u00e9s insoup\u00e7onn\u00e9es de la Ve R\u00e9publique togolaise \u00bb (Afrilex, f\u00e9vrier 2026, 22 p.) m\u00e9rite une attention particuli\u00e8re. L\u2019auteur affirme soutenir ce qu&rsquo;il s&#8217;emploie, involontairement ou non, \u00e0 critiquer subrepticement. En r\u00e9alit\u00e9, cet article ne se laisse pas appr\u00e9hender par un lecteur press\u00e9. Il exige un lecteur initi\u00e9, presque un nouvel \u0152dipe, capable de d\u00e9chiffrer les \u00e9nigmes de l&rsquo;argumentation juridique, ou un Herm\u00e8s moderne, attentif aux glissements du langage, aux silences du texte et aux significations qui affleurent derri\u00e8re la d\u00e9monstration doctrinale.Et, c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment cette lecture herm\u00e9neutique, attentive aux \u00e9carts entre l&rsquo;intention affich\u00e9e et les effets r\u00e9els du discours, qui m&rsquo;a conduit \u00e0 identifier une posture r\u00e9currente adopt\u00e9e par Kpodar. Pour la d\u00e9signer, je propose d&rsquo;introduire un terme nouveau dans le lexique de l&rsquo;analyse politique togolaise : le nicod\u00e9misme.Emprunt\u00e9 \u00e0 la figure \u00e9vang\u00e9lique de Nicod\u00e8me \u2014 ce pharisien instruit qui, selon l&rsquo;\u00c9vangile de Jean (3, 1-21), vint trouver J\u00e9sus de nuit, anim\u00e9 d&rsquo;une qu\u00eate sinc\u00e8re de v\u00e9rit\u00e9 mais retenu par la prudence de sa condition \u2014, le nicod\u00e9misme d\u00e9signe, dans son acception politique et intellectuelle, l&rsquo;attitude de celui qui soutient une cause ou un pouvoir tout en laissant affleurer, sous les apparences de la neutralit\u00e9 savante, des r\u00e9serves qui en r\u00e9v\u00e8lent les limites. Le nicod\u00e9miste n&rsquo;est pas un opposant dissimul\u00e9 ; il est un partisan embarrass\u00e9, un d\u00e9fenseur dont les concessions finissent par \u00e9branler la d\u00e9monstration qu&rsquo;il entendait consolider. Son \u00e9tude rel\u00e8ve incontestablement de l&rsquo;apologie du nouveau r\u00e9gime constitutionnel togolais. Pourtant, \u00e0 mesure que son argumentation se d\u00e9ploie, elle laisse \u00e9merger des observations, des nuances et des comparaisons qui introduisent une critique discr\u00e8te, souvent involontaire, de la Constitution de la Ve R\u00e9publique. \u00c0 la mani\u00e8re de Nicod\u00e8me, Kpodar d\u00e9fend le r\u00e9gime tout en laissant entrevoir, parfois malgr\u00e9 lui, les fragilit\u00e9s de l&rsquo;\u00e9difice qu&rsquo;il s&rsquo;efforce de l\u00e9gitimer.J&rsquo;avoue avoir abord\u00e9 son texte avec une v\u00e9ritable hargne intellectuelle, nourrie d&rsquo;endurance et de patience. Sa densit\u00e9 conceptuelle, sa technicit\u00e9 juridique et la rigueur de son architecture argumentative imposaient une lecture lente et exigeante. Mais tr\u00e8s vite, mon regard de critique litt\u00e9raire m&rsquo;a emp\u00each\u00e9 de le lire comme une simple d\u00e9monstration juridique. J&rsquo;y ai cherch\u00e9 les choix d&rsquo;\u00e9criture, les strat\u00e9gies argumentatives, les non-dits, les h\u00e9sitations et ces moments o\u00f9 le texte semble r\u00e9v\u00e9ler, malgr\u00e9 lui, davantage que ce que l\u2019auteur entendait dire.Mon ambition n&rsquo;est pas ici d\u2019entrer dans une controverse doctrinale, mais d&rsquo;interroger le discours lui-m\u00eame. Car un texte juridique, comme toute \u0153uvre de langage, construit un sens autonomique qui d\u00e9passe parfois les intentions de son auteur. C&rsquo;est pourquoi je le soumets ici aux outils de la stylistique, de l&rsquo;herm\u00e9neutique, de l&rsquo;analyse du discours, de la rh\u00e9torique, et au prisme \u00e0 certaines r\u00e9f\u00e9rences mythologiques. Introduction \u00ab Les originalit\u00e9s insoup\u00e7onn\u00e9es de la Ve R\u00e9publique togolaise \u00bb est pr\u00e9cis\u00e9ment un article qui surprend \u00e0 la lecture attentive et pose une question singuli\u00e8re, presque provocatrice : quelle est, au fond, la v\u00e9ritable posture intellectuelle et politique de son auteur, Adama Mawul\u00e9 Kpodar face au r\u00e9cent changement constitutionnel au Togo ? Car derri\u00e8re la rigueur de l&rsquo;argumentation juridique, derri\u00e8re la loyaut\u00e9 affich\u00e9e envers les choix du constituant, derri\u00e8re la c\u00e9l\u00e9bration du bic\u00e9phalisme contrast\u00e9 et du dualisme invers\u00e9, quelque chose r\u00e9siste, s&rsquo;accroche, et finit par parler malgr\u00e9 l&rsquo;auteur.Ce quelque chose, c&rsquo;est la v\u00e9rit\u00e9 des m\u00e9canismes institutionnels, qui ne se laisse pas ind\u00e9finiment contenir dans le corset des qualifications favorables. C&rsquo;est la logique interne du r\u00e9gime d\u00e9crit, qui produit ses propres effets ind\u00e9pendamment de l&rsquo;intention de celui qui les d\u00e9crit. C&rsquo;est, enfin, la force des mots choisis pour la description ; ces mots qui, comme nous le verrons, disent souvent plus que ce que l&rsquo;auteur entendait leur faire dire.Avant d\u2019avancer, rappelons rapidement le cadre. La Constitution du 6 mai 2024, adopt\u00e9e sans assembl\u00e9e constituante ni r\u00e9f\u00e9rendum populaire, a institu\u00e9 au Togo une Ve R\u00e9publique fond\u00e9e sur un r\u00e9gime parlementaire dans lequel le Pr\u00e9sident du Conseil des ministres concentre l&rsquo;essentiel des pouvoirs ex\u00e9cutifs, dispose d&rsquo;une ma\u00eetrise quasi absolue de la majorit\u00e9 parlementaire, contr\u00f4le une part significative du S\u00e9nat par voie de nomination, et b\u00e9n\u00e9ficie d&rsquo;un droit de dissolution discr\u00e9tionnaire de l&rsquo;Assembl\u00e9e nationale.Face \u00e0 ce texte constitutionnel, Kpodar s&#8217;emploie \u00e0 d\u00e9montrer que ce r\u00e9gime est non seulement l\u00e9gitime, mais original, novateur, voire mod\u00e9lisant. Mais, le constat qui nous int\u00e9resse est que l\u2019article de Kpodar, qui s\u2019appr\u00e9hende \u00e0 plusieurs titres dans une veine apolog\u00e9tique, officiellement vient d\u00e9fendre le pouvoir de jour, mais ses arguments, examin\u00e9s \u00e0 la lumi\u00e8re de l&rsquo;analyse, r\u00e9v\u00e8lent des concessions constitutives r\u00e9v\u00e9latrices d\u2019une certaine survivance al\u00e9thique.Ce que j\u2019entreprends ici dans cette pr\u00e9sente tribune, c\u2019est de postuler que les textes juridiques, comme les textes litt\u00e9raires, produisent des significations qui exc\u00e8dent l&rsquo;intention consciente de leurs auteurs. Dans cette perspective, le sens ne r\u00e9side pas uniquement dans ce qui est explicitement affirm\u00e9, mais \u00e9galement dans les h\u00e9sitations de l&rsquo;\u00e9nonciation, dans les concessions rh\u00e9toriques, dans les comparaisons choisies, dans les m\u00e9taphores mobilis\u00e9es et jusque dans les silences du texte. En m\u2019appuyant sur les travaux de Roland Barthes, de Paul Ric\u0153ur, de Dominique Maingueneau et de Ruth Amossy (ce sont l\u00e0 des th\u00e9oriciens de la s\u00e9miologie et de l\u2019analyse du discours) et de Pierre Brunel (th\u00e9oricien de la mythocritique), j&rsquo;aborde ces textes comme des discours dont les effets de sens d\u00e9bordent toujours les intentions d\u00e9clar\u00e9es de leurs auteurs. Ainsi, le nicod\u00e9misme appara\u00eet alors moins comme une posture id\u00e9ologique que comme une configuration discursive particuli\u00e8re : celle o\u00f9","og_url":"https:\/\/relanceinfo.tg\/?p=2155","article_published_time":"2026-07-03T10:50:59+00:00","article_modified_time":"2026-07-03T10:51:13+00:00","og_image":[{"width":1536,"height":2048,"url":"https:\/\/relanceinfo.tg\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/FB_IMG_1771863051903.jpg","type":"image\/jpeg"}],"author":"Maurice AGBOSSOU","twitter_card":"summary_large_image","twitter_misc":{"\u00c9crit par":"Maurice AGBOSSOU","Dur\u00e9e de lecture estim\u00e9e":"42 minutes"},"schema":{"@context":"https:\/\/schema.org","@graph":[{"@type":"Article","@id":"https:\/\/relanceinfo.tg\/?p=2155#article","isPartOf":{"@id":"https:\/\/relanceinfo.tg\/?p=2155"},"author":{"name":"Maurice AGBOSSOU","@id":"https:\/\/relanceinfo.tg\/#\/schema\/person\/832c8be8a9a8e3e5a7dbc20cd79ccd2d"},"headline":"Togo|Tribune de Dr Wonouvo Kossi Gnagnon : \u00ab Les 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